mercredi 17 mars 2010

Kitano et moi

Le cinéma asiatique n’a pas été une évidence pour moi. Je mentirais si je disais que le premier film asiatique que j’ai vu m’a fait tomber amoureux de la cinématographie du continent. Je mentirais aussi si j’affirmais me rappeler parfaitement quel fut le premier film asiatique à m’être passé sous les yeux. Les premiers coréens oui, car l’arrivée du cinéma coréen dans les salles françaises est plus tardive (à quelques exceptions près)… mais les autres…

Par contre s’il y a bien une chose dont je me souviens de mes débuts cinéphiles, c’est de la présence de Takeshi Kitano dans les environs. La chronologie est plus floue dans mon esprit, car à cette époque le cinéma asiatique était une dense forêt que j’avais bien du mal à appréhender. Mais au milieu de ces années 90 d’où j’ai émergé en tant que cinéphile, Kitano était un grand nom du cinéma mondial, en pleine expression de son talent.

La première image du cinéma du réalisateur japonais qui me revient en mémoire, c’est une séquence de Sonatine, le premier Kitano que j’ai vu, quand j’étais adolescent. Un jeu de roulette russe sur une plage venteuse. Kitano et sa bille de triste clown à ce jeu de vie et de mort, l’air tragicomique, comme souvent. Je n’étais alors pas un spectateur passionné. Je ne me suis pas pris instantanément de passion pour Kitano. D’ailleurs je ne me suis certainement jamais pris de passion pour Kitano, sinon j’aurais vu tous ses films, ce qui n’est pas le cas. Je n’étais par exemple pas allé voir Kids Return, son film qui a suivi Sonatine, sûrement trop occupé à aller voir un blockbuster décérébré hollywoodien. Il faut me pardonner j’avais 15 ans lorsqu’il est sorti en France, et à cet âge-là, je voyais beaucoup trop d’inutiles films hollywoodiens, même si j’avais déjà entamé un virage dans mes goûts ciné.

Ma rencontre suivante avec Kitano s’est donc faite sur Hana Bi, auréolé d’un prestigieux Lion d’Or à Venise en 1997. Mai le garçon de 16 ans que j’étais avait plus été impressionné par la mise en scène virevoltante de Volte/Face de John Woo, vu quelques jours plus tôt, que par le scénario alambiqué du film de Kitano. Je me souviens clairement m’être demandé ce qu’on pouvait bien trouver d’extraordinaire là-dedans.

En fait j’ai attendu les dernières heures de la décennie pour retrouver des images indélébiles dans le cinéma de Kitano. Une première fois à la Fête du Cinéma de juin 1999. Un week-end à l’UGC Ciné Cité des Halles (déjà) pendant la Fête du Cinéma, une expédition folle que je n’oserais plus tenter aujourd’hui, mais qui me plaisait bien à 17 ans, et que nous avions tentée avec mon pote Ilyess. Et aux Halles, un jour de Fête du Cinéma, on ne choisit pas vraiment ce qu’on va voir. On dégote une place là où il y en a. Et nous avons eu droit à A scene at the sea, un Kitano datant de 1991 mais qui trouvait seulement le chemin des salles obscures françaises.

Un film quasi muet, sur une plage japonaise, entre deux vagues. Un moment de poésie suspendu, une surprise comme je m’en payais rarement à l’époque. Tout à coup, Kitano reprenait sens à mes yeux. Tout à coup, un second film sortait en 1999, réalisé par ses soins. A l’automne, quelques mois après sa présentation au Festival de Cannes, L’été de Kikujiro débarquait et il me sembla évident que je devais le voir. Tout à coup, je voyais enfin en Kitano un grand cinéaste. J’exagère un peu, car je crois me souvenir que la plus forte impression que m’ait faite Kikujiro fut quelques années plus tard, lors de sa diffusion à la télévision. Rétrospectivement je donnerais les yeux fermés la Palme au film de Kitano cette année-là (Rosetta ?).

Voilà plus de dix ans que Kitano a réalisé L’été de Kikujiro. Les années 2000 suivirent, et avec elles je ne retrouvai jamais le Kitano des années 90. Le cinéaste japonais se perdit à mes yeux dans un cinéma trop vaporeux (Dolls), attendu (Zatoichi) ou fermé (Takeshi’s).

Cette année, c’est une nouvelle décennie qui commence, pour Kitano comme pour tout le monde. Et en 2010, Kitano est plus incontournable que jamais dans le paysage culturel français. Une exposition à la Fondation Cartier courant jusqu’en septembre. Une rétrospective intégrale au Centre Pompidou, jusqu’en juin. Et un nouveau film, datant de 2008, mais qui nous parvient seulement maintenant. Achille et la Tortue. Un film auquel je me suis rendu avec tout le scepticisme d’un spectateur déçu depuis une dix ans par le cinéma de Kitano. Mais finalement un film dont je suis sorti avec la joie et la conviction de découvrir le meilleur film de Kitano depuis L’été de Kikujiro.

Kitano parle d’art à travers Achille et la tortue. Bien sûr il l’a déjà fait récemment, mais jusqu’ici le cinéaste parlait de la difficulté de la création avec un esprit trop brouillon, trop labyrinthique, trop ethnocentrique. Kitano a enfin levé le nez de son nombril et signé une œuvre riche, puissante, délicate, qui regarde au-delà des affres de la création. Son film est un portrait humain, l’histoire d’une vie centrée sur l’art mais qui ne se résume pas à l’art. A travers cet homme qui passe sa vie d’enfant, d’adulte et de quasi vieil homme à tenter de vivre de sa passion, à tenter de trouver son expression artistique, sa voix unique et reconnaissable entre toutes, Kitano dresse un portrait amer de la société japonaise.

Vivre sa vie à travers sa passion, oubliant de regarder ce qui se passe autour autrement qu’en tant que matériel à la création. Courir après la reconnaissance durant toute son existence. Fuir la réalité qui nous entoure, une réalité faite de découragement, de renoncement, de mort, pour ne pas sombrer soi-même. Choisir de ne pas s’arrêter à ce goût d’amertume qui parcourt la vie, pour sans cesse rebondir et trouver ce parfum de bonheur et de réussite auquel on aspire tous.

Kitano a mis beaucoup de lui-même dans ce film, à n’en pas douter. Lui, cet amuseur public, artiste aux yeux de certains, clown pour d’autres, visage protéiforme du Japon moderne qui a tout connu, reconnaissance artistique et publique, et en profite pour observer la vie fictive d’un homme qui, lui, est voué à courir toute sa vie pour espérer un jour attraper cette reconnaissance. On pourra reprocher à Kitano de s’essouffler un peu en cours de route, gérant mal un segment du film où le burlesque prend trop longtemps le pas sur le ton mélancolique de l’ensemble… Mais c’est une faible reproche tant l’œuvre dans son ensemble parvient à nous emporter dans cette vie d’artiste inconnu.

La lumière du nom Kitano commençait à décliner dans mon panthéon ciné, depuis trop longtemps. Et pourtant il suffit d’un film pour rallumer la flamme, un Achille et la tortue, pour booster l’envie de dévorer les films qui me manquent au cours de la rétrospective qui commence ces jours-ci à Beaubourg. Rattraper ces films qui jusqu’ici m’ont échappé. Kitano et moi, ce n’est pas fini. Le maître a encore quelques films à me montrer.

lundi 15 mars 2010

Les vampires prennent le pouvoir


L’imaginaire collectif s’est toujours montré fasciné par le mythe des vampires, et le cinéma s’est montré un excellent moyen de refléter ce craintif fantasme. D’aussi loin que les films de genre existent, les photophobes aux dents longues ont fait des méchants devant lesquels on aime à frissonner. A l’heure où une tranche trop importante de la population associe le genre à la pudeur mormone de Twilight (pfff), il est devenu particulièrement agréable de guetter des représentations des suceurs de sang offrant du mordant.

Bien sûr il ne s’agit pas de faire un film de vampire lambda qui se veut cool et branché pour happer l’intérêt des jeunes (il y a eu suffisamment de Underworld et Blade comme ça). Il faut trouver une approche différente, qui sorte du tout venant vampirique consistant à mettre quelques individus vampires aux trousses d’être humains pour leur croquer le cou.
Les frères Spierig se sont fait remarquer en 2003 en signant un premier film mêlant zombies et invasion extraterrestre, Undead. Un essai impressionnant pour un film tourné avec trois fois rien dans leur Australie natale. Les frangins abandonnent pour leur second long les zombies pour se consacrer, donc, aux vampires. Et pour ce faire, ils ont imaginé avec Daybreakers un point de départ futuriste se démarquant des autres films de vampires.

En 2009, un virus a fait son apparition, transformant la majeure partie de la population terrestre en vampires. Dix ans plus tard, la société a été bouleversée par cette mutation mondiale. Désormais, ce sont les vampires qui régissent le monde, ayant réduit la race humaine à une espèce en voie de disparition, servant essentiellement de bétail à la race dominante. Mais les humains se font rares, et le sang indispensable au bien-être des vampires aussi. Edward Dalton, brillant hématologue, est chargé de mettre au point un substitut au sang, avec pour objectif la survie des vampires. Mais Dalton est vampire malgré lui, et sa rencontre avec une poignée d’être humains rebelles va le faire changer de camp.

Remodeler la société à l’image des vampires, plutôt que les introduire dans la nôtre, est l’idée maline du scénario des frères Spierig. Dès lors ils n’inscrivent plus tellement leur film dans le genre horrifique, mais lorgnent du côté de la science-fiction. Les rôles sont inversés avec à propos, sans pour autant nier aux vampires leur dangerosité. Ils affinent le traditionnel personnage du vampire, qui n’est plus un monstre, du moins plus seulement. Hommes puissants séduits par leur immortalité, hommes de bon sens dégoûtés par leur leurs obligations de suceurs de sang, mutants dégénérés ayant perdus toute trace d’humanité, le bestiaire vampirique des frères Spierig séduit d’autant plus qu’il est servi par des gueules comme Sam Neill ou Ethan Hawke.

Bien sûr Daybreakers reste de la série B, et ne s’en éloigne pas forcément dans son schéma narratif relativement balisé. 2009 a offert des variations dans le genre plus audacieuses et intéressantes comme Morse et Thirst (bien que ce dernier ne soit pas des plus réussis…). Mais les bonnes petites séries B (sanglantes) sont des plaisirs auxquels il est difficile de résister.

mercredi 10 mars 2010

Des prix et des films


Les professionnels de la profession ont parlé ces derniers jours, ou plutôt ont voté, pour élire les meilleurs d’entre eux. C’est la grand messe traditionnelle des Césars, Oscars et autres récompenses en tous genres qui rythment les derniers jours de l’hiver. La curiosité est attisée, un peu, les interrogations se posent, nombreuses, et l’agacement et la déception parviennent toujours à s’inviter à la fête. Des César je n’ai rien dit la semaine dernière, parce que l’on s’attendait à ce que l’Académie soit prévisible, et cela n’a pas manqué.

Qu’y avait-il à dire sinon qu’Un Prophète était annoncé grand gagnant, et qu’il est arrivé grand gagnant. C’était le meilleur film français de l’année 2009, et il a récolté tous les suffrages. Certains s’en offusqueront, pour ma part je regrette sans doute que d’autres films que j’ai beaucoup aimé, à l’image d’A l’origine, ne se voient pas mieux représentés au palmarès, mais j’aurais trouvé plus révoltant qu’Un prophète reparte avec deux récompenses seulement.

Mais je ne tiens pas particulièrement à parler des César. Non que je tienne absolument à écrire ma bafouille sur les Oscars, mais ces jours-ci, en se rendant au cinéma, on peut difficilement échapper aux films qui se trouvaient en concurrence aux fameux Academy Awards le week-end dernier. Precious, Crazy Heart, Une éducation, A single man, In the air… Qui veut savoir ce qui se fête à Hollywood peut le voir dans les salles françaises, et constater ou non si l’Académie américaine a bon goût. Bien sûr les deux films les plus attendus de la cérémonie ont soit disparu des salles depuis un petit moment (Démineurs, six Oscars dont Meilleur Film, Meilleure réalisatrice et Meilleur scénario original), soit déjà touché et divisé tout ce qui compte de spectateurs sur la planète (Avatar, justement oublié des récompenses « suprêmes » pour se voir restreint à la technique).

Du coup il est possible de se pencher à loisir sur les films marginaux de la compétition, les outsiders moins nommés, moins attendus, moins récompensés. Il y avait par exemple un outsider qui il y a à peine plus de trois mois, alors que personne ou presque ne se méfiait de Démineurs et Avatar, était perçu comme LE film à battre, qui était presque certain de connaître son moment de gloire le week-end dernier : In the air, dont la critique et le public américain se sont entichés, tellement entichés que la sortie française avait été avancée de quelques semaines pour surfer sur la popularité générale du film (qui finalement ne s’est pas franchement retranscrite en France).

Ce week-end In the air, un très bon film, n’a rien gagné. Inglorious Basterds, un autre excellent film, a lui été récompensé via son interprète Christoph Waltz, Oscar du Meilleur Acteur dans un second rôle. Si les meilleurs films anglo-saxons de l’année étaient seulement (à peine pour la plupart) nommés (A single man, District 9, L’imaginarium du docteur Parnassus) voire complètement niés (The Box, Moon), les déceptions ont elles eu droit à leur part du gâteau. Je ne parle pas de Démineurs qui m’a donné des frissons et m’a fait suer à grosses gouttes le jour où je l’ai vu. Je ne parle pas de Là-haut, Star Trek ou Jeff Bridges. Quoique, parenthèse, l’Oscar de l’immortel Dude des frangins Coen me fait plaisir au plus haut point (il était temps qu’il reçoive un Oscar celui-là), mais j’ai tout de même une pointe d’amertume pour Colin Firth qui des cinq nommés délivrait cette année la performance la plus éblouissante du lot, peut-être parce qu’elle était situé dans un beau film, là où celle de Bridges servait un film, Crazy Heart, malheureusement assez bateau. Bien sûr la vraie grande performance d’acteur de l’année est celle de Sam Rockwell dans Moon, mais ça c’est une autre histoire.

Bon je referme la parenthèse sur l’Oscar du Meilleur acteur. Je parlais de déception aux Oscars. Et en y réfléchissant la déception ne se limite pas aux Oscars, mais à peu près à toutes les cérémonies de remises de prix cinématographiques qui ont eu lieu aux États-Unis ces trois derniers mois. Oui, bon, d’accord, je l’avoue, en fait aujourd’hui je voulais m’offusquer de l’engouement Precious. Ce film qui érige l’horripilante complaisance en phénomène populaire, ce film qui se plaît à magnifier la misère humaine dans une esthétique toc, ce film qui déborde de mauvais goût a raflé presque tous les Independent Spirit Awards (les Oscars du cinéma indépendant), et a décroché deux Oscars, celui de la Meilleure actrice dans un second rôle (Mo’nique), et celui du Meilleur scénario adapté (la bonne blague).

Tous les ans c’est pareil, les Oscars s’entichent d’un film qui m’agace. Ces dernières années, il y avait eu Chicago, Un homme d’exception ou plus récemment Slumdog Millionaire. Dieu merci Precious n’est pas allé plus loin que ces deux Oscars, contrairement aux trois autres films cités. Mais faites-moi plaisir, et faites-vous du bien au passage, si vous ne l’avez pas vu, n’allez pas voir Precious, ce film qui ne l’est pas (précieux).Allez voir A single man, allez voir Fantastic Mr Fox, allez voir Une éducation, allez voir Le guerrier silencieux. Vous verrez un vrai bon film.

vendredi 5 mars 2010

Les 50 meilleurs cinéastes en activité ?

Chaque semaine, je lis assidûment Entertainment Weekly, LA référence nord-américaine de concentré hebdomadaire de culture pop américaine. Ciné, télé, musique, littérature, le magazine couvre avec verve tout le spectre culturel américain moderne. Je lis le magazine pour le ton et le regard posé sur les évènements du moment, mais je dois bien avouer que leurs avis ciné me laissent régulièrement sceptique, voire incrédule, leurs journalistes ciné Owen Gleiberman et Lisa Schwarzbaum ayant des goûts radicalement différents des miens (la plupart du temps).
Mais Entertainment Weekly, en dehors des critiques, a de l’allure, de l’exclu, et de bons sujets. Et aime, sur son site web, les listes aussi cool que « Les 25 oublis des Oscars qui nous rendent dingues », « Les 20 stars « Jamais nominées ??!! » ou « Les films qui font le plus pleurer ». C’est léger, et ça pousse souvent à dresser sa propre liste.

Il y a quelques jours pourtant, Entertainment Weekly a pété les plombs. La rédaction a dressé une nouvelle liste comme je les aime, cette fois carrément ambitieuse comme elle se plait à l’être de temps en temps. « Les 50 meilleurs cinéastes en activité ». Rien que ça. C’est beaucoup, cinquante. C’est beaucoup mais comme on le découvre rapidement en parcourant le classement, ce sont des cinéastes de toutes nationalités. Du coup cinquante, ce n’est pas tant que ça. Les meilleurs cinéastes en activité des quatre coins du monde, cela laisse peu de places au moyen. Et pourtant…

Pourtant le classement d’Entertainment Weekly m’a fait bondir (le classement a été mis en ligne en deux fois vingt-cinq réalisateurs).
Tout d’abord il aurait certainement mieux valu, pour la crédibilité du classement, se limiter aux cinéastes anglo-saxons. Seuls huit cinéastes cités ne sont pas anglo-saxons, mais dans ceux-ci seuls deux n’ont jamais tourné aux États-Unis… Pedro Almodovar et Hayao Miyazaki. Les autres se nomment Guillermo Del Toro, Ang Lee, Alfonso Cuaron, Roman Polanski, Mira Nair et Wong Kar Wai. Difficile d’avaler que 42 des 50 meilleurs cinéastes du moment sont anglo-saxons. Ca manque de diversité comme idée…

Là où le bat blesse, c’est surtout sur les présences anglo-saxonnes, dont certaines laissent dubitatif. Nancy Meyers, la réalisatrice de Pas si simple ??? Jon Favreau, dont la seule franche réussite s’intitule Iron Man ??? Ron Howard, la grande imposture du cinéma « classe » américain (des films corrects au mieux) ??? Lee Daniels, réalisateur de l’amplement surestimé Precious (en 25ème position en plus !!) ??? James Cameron classé 4ème ???? Et son ex Kathryn Bigelow, dont j’ai vanté les mérites de son remarquable Démineurs, classée… 3ème ? J’adore Démineurs, c’est l’un des meilleurs films américains de 2009, mais le reste de la carrière de Bigelow est en dents de scie, souvent très moyenne. La voir classée plus haut que Spielberg (5ème), les frères Coen (8ème), ou Eastwood (11ème), laisse pantois.

En lisant ce classement, forcément, on compte également les absents. Bien sûr. Et bien sûr, l’importance des absents est tout à fait subjective. Mais franchement, entre nous, dresser la liste des 50 meilleurs cinéastes en activité, et ne pas citer Michel Gondry ? James Gray ? Emir Kusturica ? Gus Van Sant ? Peter Weir ? Frank Darabont ? Francis Ford Coppola ? Brian De Palma ? Sidney Lumet ? Terry Gilliam ? Je suis plus tolérant sur des oublis de cinéastes qui n’ont pas encore percé aux États-Unis, comme Jacques Audiard, Bong Joon-Ho ou Brillante Mendoza (mais bon quand même).
Voir Nancy Meyers, Lee Daniels et Ron Howard dans un classement où tous ces cinéastes sont absents me fait bien rire (ou m’attriste, au choix).

Je conclurai par l’oubli ultime de ce classement d’Entertainment Weekly. Il est américain, ce qui rend cet oubli inexcusable. Il est en activité, puisque son dernier film date de 2005, et que son prochain va sortir dans le courant de l’année. Il est grand, car chacun de ses films l’est. Ce cinéaste c’est Terrence Malick. Et dresser une liste des 50 meilleurs cinéastes en activité en laissant Terrence Malick, sa balade sauvage, ses moissons du ciel, sa ligne rouge et son nouveau monde sur le bord de la route, c’est absurde. Bouh !
(au fait, le haut du classement, pour ceux qui n’ont pas le courage de suivre le lien vers Entertainment Weekly, a été réservé à Christopher Nolan, juste devant Martin Scorsese).

mercredi 3 mars 2010

Le fantastique maître renard de Wes Anderson


C’est l’histoire d’une rencontre. La rencontre entre un auteur avec lequel nombre d’entre nous avons grandi et un cinéaste qui fait le bonheur de plusieurs générations de cinéphiles. C’est l’histoire de la rencontre entre Roald Dahl, dont je lisais, enfant, les classiques, et Wes Anderson, dont je me délecte, adulte, des films. Était-il vraiment possible que le réalisateur drôlement mélancolique trouve dans le « Fantastique Maître renard » de l’auteur un matériau à même de se couler dans son univers (ou l’inverse ?) ? Apparemment oui.

Fantastic Mr Fox ressemble-t-il au livre de Roald Dahl dont il est adapté ? Oui. La trame est toujours là, celle de Maître Renard / Mister Fox, terreur des poulaillers du trio de propriétaires Boggis, Bunce et Bean, qui va se trouver assiégé par les hommes décidés à débusquer et exterminer celui qui vole leurs exploitations. Fantastic Mr Fox ressemble-t-il à Wes Anderson, et au style si reconnaissable de l’œuvre du metteur en scène ? Sans l’ombre d’un doute également.

Le cinéma d’Anderson est un cinéma familial, devant et derrière la caméra, et Fantastic Mr Fox déborde d’énergie familiale. En son cœur, la famille de Fox, véritable charpente du film : un père charismatique et malin ; une femme posée et lucide ; un fils frêle et fier ; un neveu doué et discret. Et comme d’habitude chez Anderson, la famille ne s’arrête pas aux liens du sang. C’est une famille au sens large, incluant ici tout un bestiaire attachant, quand les Tenenbaum adoptaient les amis de la famille ou Steve Zissou les membres de son équipage.

La différence de Fantastic Mr Fox avec les autres opus de Anderson, c’est que celui-ci n’est pas hanté par l’autre thème habituellement incontournable des films d’Anderson, la mort. En adaptant Dahl, Anderson se déleste de cette funeste ombre qui pèse sur ses autres familles, maris ou épouses décédés, parents disparus, amis ou enfants emportés trop tôt. Les œuvres d’Anderson sont toujours teintées de cette amertume liée à la disparition, mais dans la famille de Mr Fox, point de mélancolie liée à la grande faucheuse. Anderson signe une vraie comédie.

Son humour décalé est seul maître à bord, et les aventures rocambolesques de cette famille renard (et leur inénarrable ami, Kylie l’opossum !) confèrent à la jubilation quasi permanente. Bien sûr tout le monde n’est pas client du style Anderson (tant pis pour les autres !), ces personnages un peu loufoques, un peu loser, complètement attachants, que le cinéaste ancre dans un univers entièrement sien. Son univers passe par le cocon dans lequel évolue sa famille cinématographique. Et nul doute que le terrier de Mr Fox, son arbre, ses égouts, rappellent la maison des Tenenbaum, le bateau de Steve Zissou, ou le Darjeeling Limited des frangins Whitman.

Qui l’eût cru ? Maître Renard est comme chez lui dans un film de Wes Anderson. Et nous, comme chez nous dans un film de Wes Anderson. Mais ça, ce n’est plus une surprise. Tout juste une confirmation.

mardi 2 mars 2010

La frêle ossature de Lovely Bones

Après les millions d’entrées du Seigneur des Anneaux, après son remake monstre de King Kong, qui eût cru que le nouveau film de Peter Jackson sortirait dans un climat de quasi indifférence ? En France comme aux États-Unis, Lovely Bones n’a pas fait de vagues au box-office, n’a pas charmé la presse, et n’a pas conquis le public peu nombreux qui l’a vu. En l’espace d’un film, adapté du roman « La nostalgie de l’ange » d’Alice Sebold, le réalisateur de la trilogie la plus retentissante de la décennie est redevenu un cinéaste comme les autres.

Le film n’est-il donc digne d’aucun intérêt ? Non. Lovely Bones est, malgré l’indifférence générale, un bon film. Inégal et mal dosé, à n’en pas douter. Le sujet était après tout risqué. Plus exactement la construction de l’histoire. Le point d’ancrage du film est Susie Salmon, une adolescente américaine des années 70, insouciante, rêveuse, qui un jour ne rentre pas du lycée. Elle a disparu. Elle a croisé le chemin de monsieur Harvey, un homme du quartier aux pulsions meurtrières qui en a fait sa victime. Mais personne ne soupçonne monsieur Harvey, et personne ne retrouve le corps de Susie.
Pendant que sa famille implose lentement mais sûrement - une mère n’arrivant pas à faire le deuil, une grand-mère indélicate, un père et une sœur décidés à mener leur enquête mieux que la police – Susie est coincée dans un monde intermédiaire, aux portes du paradis. Elle surveille sa famille, et son meurtrier.

Le monde de Susie est un monde de fantasme, sombre et merveilleux à la fois, dans la conception duquel une bonne partie du budget du film est certainement passée. Dommage, car le plus intéressant dans Lovely Bones, c’est ce qui passe sur Terre, dans le voisinage de la famille Salmon. Un drame familial et policier, où chacun vit le drame de l’absence de Susie comme il le peut.

Tension et suspense se dégagent sans difficulté de cette intrigue, mais c’est la mélancolie qui domine. La mélancolie d’une famille ne parvenant pas à surmonter la mort d’un enfant. La mélancolie d’une adolescente que l’on a arrachée à la vie alors qu’elle y prenait franchement goût. La mélancolie fait le film de Jackson. Ce qui est dommage, c’est qu’en ne se consacrant pas suffisamment à la famille, le cinéaste manque de donner suffisamment d’épaisseur à ses personnages et à sa narration. On aimerait les voir plus fouillés, ces personnages. On aimerait sentir avec plus d’évidence le temps qui s’écoule.
Par petites touches (notamment le personnage du tueur, campé par le toujours irréprochable Stanley Tucci), Jackson réussit son film. Mais la délicate mélancolie ne fait pas tout.

dimanche 28 février 2010

Colin Firth entre dans la cour des grands

Colin Firth est généralement synonyme de comédies romantiques britanniques, parfois aussi de drames (romantiques eux aussi). Cette association a longtemps vécu. Trop longtemps. Bien sûr Colin Firth a eu d’autres carrières que « Orgueil et préjugés », Love Actually et Le Journal de Bridget Jones, mais voilà, c’est à ces films que l’on pense lorsque retentit le nom du comédien anglais. Les choses vont peut-être changer grâce… à un couturier ?

Tom Ford réalisateur, j’étais aussi sceptique que tout un chacun. Un pro de la mode qui se prend pour Wong Kar Wai en signant un drame esthétisant sur un homme pleurant son défunt compagnon, ça sent le plantage à des kilomètres à la ronde. Pourtant hier après-midi j’ai vu A single man, ce fameux premier film de Tom Ford, et j’en suis sorti plutôt ébloui. Retirons le « plutôt ». Ébloui. Des gens beaux et bien habillés, une musique envoutante, des ralentis, les années 60… Il n’y a pas de doute, c’est chez Wong Kar Wai que Ford a puisé son inspiration pour ses débuts de cinéaste. Pourtant la bonne surprise c’est que A single man n’est pas une pâle copie d’In the mood for love.

Car si le film n’était qu’une affaire de style, il ne serait qu’un bel écrin vide. Ce qu’il n’est pas. Du style, il en a, mais ce qu’il a surtout, en son cœur, c’est un magnifique personnage masculin, servi par un grand acteur. Ce personnage, c’est George Falconer. Et ce jour de novembre 1962, George veut mourir. Il l’a décidé, ce jour sera le dernier jour de sa vie. Au cours de la journée, il prendra soin de tout mettre en ordre avant de partir pour de bon, en se remémorant le passé heureux, du temps où Jim, l’homme de sa vie, était encore en vie. Il croisera également Charlotte, sa meilleure amie, et Kenny, un de ses étudiants. L’un ou l’autre pourra-t-il détourner George de son funeste projet ?

Colin Firth prête donc ses traits à George, ce professeur anglais enseignant en Californie. Non seulement Firth lui prête ses traits, mais il le porte de la première à la dernière seconde avec une force incroyable. Il habite le personnage à chaque instant. Le comédien a toujours été quelqu’un d’immédiatement sympathique. Un acteur que l’on apprécie quoiqu’il fasse, même le film le plus futile. Quelque chose d’assez universel qu’il dégage et qui finalement l’a plutôt desservi puisqu’on a pris l’habitude de le voir dans des rôles « faciles ». George Falconer lui offre le plus grand défi de sa carrière, qu’il relève de façon incroyable.

Firth est de presque tous les plans du film, des plans qui ne mentent pas. Des plans longs, des plans qui le mettent au centre du cadre, au centre du film, dans lesquels il ne peut pas se permettre d’être seulement bon acteur. Et Firth ne s’en contente certainement pas. Son visage si familier semble capable de tout sous l’œil de Tom Ford. Regardez-le apprendre par téléphone la mort de son amant dans un accident. Regardez ce plan durer. Ce plan fixe sur Firth, qui arrive à tout transcrire. En une poignée de minutes. La joie d’avoir des nouvelles de son amant. L’incompréhension de ce qu’on lui dit. L’incrédulité. Le choc. Le gouffre qui s’ouvre en lui. La retenue de celui qui ne veut pas craquer en ligne. Et l’émotion qui emporte tout.
C’est une séquence, qui résume à petite échelle ce qu’est capable de faire Colin Firth pendant 1h41.

Sans Firth, le film aurait sans doute été tout autre. Peut-être la stylisation de la mise en scène de Tom Ford serait-elle moins bien passée à l’écran. Peut-être son portrait feutré de l’Amérique années 60 aurait-il agacé. Peut-être son regard sur le deuil, et l’acceptation de la durée éphémère du bonheur (et de la vie), eut-il été plus fade. Impossible de le dire. Car A single man est dominé par la présence de Colin Firth, qui enfin se voit offrir un grand rôle. Qui enfin révèle que ce sympathique britannique à l’allure si romantique cache un acteur fiévreux, remarquable, qui n’a pas volé la Coupe Volpi du Meilleur acteur à la dernière Mostra de Venise.

Maintenant, le défi pour Colin Firth sera de ne pas se laisser aller à retrouver ses confortables rôles futilement romantiques, ou exagérément costumés, pour poursuivre à offrir dans d’autres grands rôles cette mélancolique ardeur qui émane de lui. Pas de Bridget Jones 3 Colin, please. Please.
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