mercredi 28 janvier 2015

« Hill of Freedom » : rendez-vous avec la douce musique du cinéma de Hong Sang-soo

Il y a quelque chose de tout à fait « Hong Sang-sooesque » à écrire sur les films de Hong Sang-soo, comme une drôle de mise en abyme entre son œuvre et ce que l’on en ressent. Ses films reviennent à un rythme inéluctable. Ils sont des explorations continues d’histoires familières, inlassablement examinées sous le prisme de ce qui a été fait avant. Ses films sont des boucles où le temps et les sentiments s’entremêlent, et à mesure que le cinéaste navigue dans cet entrelacs de récits familiers selon des angles, des schémas et des personnages qui varient, les lignes de ceux qui écrivent épousent ces boucles familières, ces contextes et ces cadres semblables au premier regard, mais qui se distinguent pourtant bien de film en film.

Aimer  le cinéma de Hong Sang-soo c’est aimer ce qu’il peut y avoir d’imprévisible dans ce que l’on connaît, ou croit connaître. Aimer le faux-semblant qu’est l’apparente routine - qui n’est en fait qu’une illusion. Le cinéma de Hong Sang-soo est un cinéma de paradoxes, en premier lieu desquels se trouve la liberté affichée et revendiquée d’une certaine improvisation, qui trouve tout son sens dans le caractère obsessionnel du cinéaste. Liberté et obsession pourraient ne pas faire bon ménage, l’une des forces du cinéma de Hong Sang-soo se révélant pourtant dans la conjonction de ces deux traits, qui lui permet d’enrichir son cinéma film après film, de creuser ses thématiques fétiches en leur trouvant de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux visages, de nouveaux mots. Pour montrer à chaque film, l’air de rien, que si le corps de son cinéma demeure, son visage évolue.

C’est un exercice fascinant, et l’œuvre qui en découle est passionnante. A l’image de « Hill of Freedom », son dernier film en date, récompensé récemment de la Montgolfière d’Or au Festival des 3 Continents à Nantes, où se tissent triangle amoureux, recherche nostalgique d’un passé qui s’efface, et rencontres fugaces dans les ruelles du nord de Séoul et autour de quelques verres de soju. Fugaces comme le film lui-même, qui ose ne durer qu’à peine plus d’une heure, et qui en si peu de temps parvient à dessiner ses personnages et les sentiments qui les habitent sans précipitation aucune. Derrière l’exercice de style, du réel, de la vie naissent de cette valse-hésitation narrative dans lequel un japonais vient à Séoul afin de retrouver une femme qu’il admire et aime, pour se rendre compte qu’elle est absente. L’étranger s’installe alors dans le quartier pour guetter le retour de celle qu’il est venu trouver, et noue des relations inattendues.
Qu’il est bon de retrouver chaque année Hong Sang-soo. Celui-ci sortira en salles en mai prochain.

jeudi 15 janvier 2015

Mes films préférés de l'année 2014 sont...

En quelle année ai-je commencé à faire le Top de mes films préférés de l’année écoulée ? Je ne saurais le dire avec certitude, même si je sais qu’à peu de choses près, cela remonte à la fin des années 90. Toutes les années n’ont pas été de grands crus depuis, mais à chaud, 2014 semble avoir été une belle année cinématographique.
J’ai d’ailleurs bien du mal à faire mon choix sur mes films préférés de l’année. Car je les aime tous tellement qu’il m’est proprement impossible cette année de m’arrêter à un Top 10 comme j’ai su m’y contraindre ces dernières années. Probablement aussi parce que j’ai peu écrit sur le blog en 2014, j’ai peu partagé mes coups de cœur, et ce Top m’en donne l’occasion. Alors pourquoi se limiter à 10 ?
J’élargis donc mon Top… et voici quels sont mes films préférés de 2014.

1. The Grand Budapest Hotel
Mon histoire d’amour avec le cinéma de Wes Anderson est née un jour d’automne 1999 lorsque j’ai découvert « Rushmore » au cinéma. Elle s’est ancrée définitivement avec son film suivant, « La famille Tenenbaum ». Anderson fait partie de ces cinéastes au style unique et reconnaissable entre tous, qui séduit ou agace. Voilà quinze ans qu’il me séduit, et peut-être plus que jamais avec « The Grand Budapest Hotel », une œuvre folle qui allie humour et mélancolie avec une finesse rare. Le film m’a transporté dans son monde qui derrière son côté fantasmagorique cache une véritable conscience historique. Il m’a réjoui et ému par cette douce folie que j’aime tant chez Anderson. Le cinéaste semble avoir créé un monde parallèle où coexistent ses films au ton si unique. Et ce monde parallèle, une fois que le réalisateur m’y plonge, je n’ai plus envie de le quitter.

2. A Cappella
La première fois que j’ai vu “A Cappella”, c’était sur un écran de télé, en screener de mauvaise qualité que j’avais reçu pour préparer le Festival du Film Coréen à Paris. Moi qui suis un obsédé des salles obscures, le découvrir dans ces conditions ne m’a pas empêché de me prendre un coup de poing en plein estomac. Le film m’a frappé et m’a laissé K.O. C’est un film que l’on regarde absorbé, fasciné, craintif, qui nous met mal à l’aise et nous retourne. Un film qui préfère l’audace à la facilité et vous laisse à fleur de peau. Un vrai choc cinématographique, qui aurait mérité de mieux rencontrer son public en salles. Moi il m’a bouleversé.

3. Boyhood
Il n’y a pas eu de cinéaste plus ambitieux et audacieux que Richard Linklater cette année. Son projet même en fait l’un des films les plus importants de ces dernières années : réaliser un film en douze ans. Tourner chaque année des séquences de son scénario couvrant douze années de la vie d’un garçon, de son enfance à ses premiers pas dans l’âge adulte. Avec les mêmes comédiens de bout en bout. Et en tisser le portrait d’une vie, avec une simplicité désarmante qui sert un récit juste. Ce sont douze années d’une vie qui se déroulent sous nos yeux, et douze années de notre vie par extension. Un film unique que j’ai attendu pendant douze ans. J’ai rarement attendu aussi longtemps.

4. At Berkeley
Frederick Wiseman fait de grands films. Cette année deux de ses documentaires sont sortis en salles en France, un « court » de 2h50 (« National Gallery »), et « At Berkeley ». Une plongée de quatre heures sur le campus de l’Université de Berkeley en Californie, une observation minutieuse, dense, foisonnante, fascinante de Berkeley, de ceux qui y travaillent, ceux qui y étudient, ceux qui font tourner l’université et ceux qui y réfléchissent sur l’état et le devenir du monde. Wiseman, observateur silencieux et quasi omniscient, livre une œuvre cinématographique passionnante et un travail sociologique remarquable. Quatre heures de cinéma total.

5. Interstellar
Tout a probablement été dit sur Interstellar, que ce soit en bien, en mal, ou entre les deux. Je suis le premier à reconnaître des défauts au film. Mais Christopher Nolan nous offre du  cinéma avec un C majuscule, tellement grand que les défauts du film ne prennent pas le pas sur ses immenses qualités.  Le doux rêveur que je suis s’est laissé prendre par la main et a décollé aux confins de l’univers pour accompagner Matthew McConaughey. Interstellar est un grand film de science-fiction, mais également un film sur le courage, sur l’humanité (avec un petit « h ») et bien sûr sur le temps. Une odyssée spatiale et humaine qui m’a fait frissonner de joie, d’intensité et d’émotion.

6. La Grande Aventure Lego
Faire un film autour d’une marque de jouets, c’est forcément casse-gueule. Et plutôt que de crier l’inventivité, cela aurait pu vite tourner à la publicité géante. La motivation peut être ce qu’elle est, l’œuvre cinématographique qui en a résulté est une évidence : un long-métrage ébouriffant où dix gags nous tordent à la minute. Un film malin et virevoltant où les aventures sont trépidantes à souhait. Et ce qui le propulse si haut, une réflexion intelligente sur la liberté d’expression via une mise en abyme aussi étonnante qu’elle est inattendue. Une grande aventure, ça c’est sûr. Également en 2014, les mêmes réalisateurs Phil Lord et Chris Miller ont concocté un « 22 Jump Street » presque aussi irrésistible que le précédent. Ces deux-là ont un incroyable sens de la comédie.

7. Au bord du monde
Au bord du monde, c’est là que se tiennent ceux qui ne sont plus considérés comme des citoyens par la société. Les sans-abris qui peuplent nos villes dans l’invisibilité. Claus Drexel profite des nuits parisiennes pour aller à leur rencontre et discuter avec eux. De ces rencontres nait un documentaire beau et fort, où il n’est pas tant question des circonstances qui poussent un homme ou une femme à vivre dehors, que de discuter avec eux de la société et de la façon dont ils perçoivent celle-ci. Qui s’avère bien plus nette et réfléchie que celle de beaucoup de ceux qui ont un toit sur la tête. Une balade nocturne splendide, une série de rencontres déchirantes qui reste encore accrochée à moi, presque un an après l’avoir vu.

8. Les Gardiens de la Galaxie
Comme nombre d’amoureux du cinéma, je suis tombé dedans en rêvant que je plongeais à l’intérieur de l’écran pour vivre moi aussi des aventures extraordinaires aux quatre coins du monde et de l’espace. J’ai grandi et si aujourd’hui, le cinéma m’apporte encore plus que l’excitation que j’en tirais enfant, « Les Gardiens de la Galaxie » m’a fait de nouveau ressentir cette excitation pure, joyeuse et grisante que j’éprouvais enfant. James Gunn est parvenu à s’extraire du cahier des charges Marvel pour livrer un cinéma décomplexé de plaisir total, qui m’a propulsé dans les étoiles et m’a fait vibrer, rire et trembler comme je le faisais enfant.

9. La Frappe
Certains films ont du mal à trouver leur chemin jusqu’aux salles obscures françaises, mais y parviennent malgré tout avec un peu  de retard. Deux films remarquables ont mis plus de trois ans et sont sortis dans une poignée de salles. « In the family » de Patrick Wang, et « La Frappe » de Yoon Sung-hyun. Ce dernier est l’autre grand film coréen auquel nous avons eu droit cette année en France. Comme « A Cappella », un film qui explore un drame lycéen avec une force incroyable, sans jamais non plus tomber dans le pathos ou le misérabilisme. C’est un drame poignant, une histoire d’amitié qui dérape, auscultée avec finesse, tout en non-dits et en puissance. Un des beaux films passés malheureusement inaperçus cette année.

10. Her
Il y a tant de choses à voir, entendre, percevoir, ressentir dans « Her »que j’en suis sorti dans un état de joie et de plénitude étrangement inachevé. Je voulais le revoir pour me l’approprier totalement. « Her » n’est pas que l’histoire d’amour étrange entre un homme et un système informatique, comme on pourrait trop vite le résumer. C’est un film sur notre époque (comme tous les bons films futuristes), un film sur la solitude des êtres retranchés sur le virtuel parce que la confusion des sentiments nous éloigne de nos congénères. Un film sur notre dépendance à ce qui nous simplifie, au détriment de ce que l’on doit affronter et regarder dans les yeux : l’autre. « Her », avec ses problématiques, ses questions, ses métaphores, nous entraîne bien loin, dans un voyage poétique, mélancolique et introspectif.

11. I, Origins
J’aime ces jours où il m’arrive encore d’aller miraculeusement voir un film américain autour duquel je n’ai vu aucune image ou lu aucun article, et dont je ne connais même pas l’intrigue. Ce fut le cas cette année avec « I Origins », et j’en suis bien heureux. Il y a quelque chose de tout à fait improbable dans ce film, qui raconte l’histoire d’un scientifique fasciné par les yeux, qui les étudie et va voir ses convictions remises en question par une rencontre. Oui, il y a véritablement quelque chose d’improbable qui aurait pu faire basculer le film dans le ridicule. Or c’est un moment de poésie cinématographique auquel on assiste, face à cette confrontation entre science et foi. Une histoire hors des conventions qui accouche d’un petit moment de grâce inattendu.

12. Eastern Boys
Un film sur un quadragénaire qui paie un jeune immigré d’Europe de l’Est pour avoir des relations sexuelles avec lui, ce n’était pas sur le papier le film qui m’excitait le plus cette année, et j’y suis allé presque uniquement mu par les critiques élogieuses et les prix récoltés en Festivals. Bien m’en a pris. Le film de Robin Campillo est aussi brutal qu’il est délicat, et parvient à dépeindre les luttes de pouvoir entre les hommes à l’échelle d’une situation inattendue. C’est un film sensible, doux, beau et intelligent.

13. Au revoir l’été
Peut-être me serais-je profondément ennuyé devant le film de Koji Fukada si je l’avais vu adolescent. Mais peut-être pas. J’ai appris depuis longtemps maintenant à apprécier ces longs-métrages capables de retranscrire la langueur et la répétition du quotidien, jusqu’à ce que s’en dégage un regard magnifique sur la vie. « Au revoir l’été » est de ces films-là, simples en apparence, mais d’une richesse émouvante lorsqu’on laisse le réalisateur nous entraîner totalement dans sa balade estivale. Un charme fou.

14. Whiplash
Un étudiant en musique décidé à devenir le meilleur dans sa discipline, la batterie. Un professeur charismatique et tyrannique dirigeant ses élèves comme des troupes militaires. Un film qui ne cherche pas à brosser le spectateur dans le sens du poil, mais qui va explorer l’obsession, le mal-être, la douleur, l’exultation dans ses zones d’ombre, avec une intensité rarement atteinte cette année, avec un œil puissant pour la mise en scène qui transperce l’écran. Un film qui divise, mais qui m’a complètement ébloui.

15. Eden
Parfois, un film d’époque n’est pas forcément un film en costumes. « Eden » n’est peut-être pas un film d’époques au sens où l’on entend habituellement, mais c’est sans conteste le film d’une époque. Plus qu’un film sur la fameuse French Touch musicale et ceux qui l’ont faite, c’est ce sont les émotions et les sentiments, le parcours humain retracé qui font d’Eden un des beaux films de 2014, voyage tantôt euphorique, tantôt spleen à travers les années 90 et 2000, un film intime et épique à la fois qui explore les rêves de la jeunesse, ses désillusions, ses espoirs, ses résignations.

16. Edge of Tomorrow
Il y a plusieurs films que j’ai vus deux fois cette année, et si « Edge of Tomorrow » n’en fait pas partie, c’est faute de temps, tant j’ai voulu le revoir quasi immédiatement après l’avoir découvert. Encore un film de science-fiction, un genre généreux en qualité ces temps-ci, qui ose la boucle temporelle comme schéma narratif. C’est casse-gueule, mais Doug Liman évite les pièges pour finalement accoucher d’un audacieux film hommage au Débarquement en Normandie en juin 1944, où les nazis sont remplacés par des extra-terrestres. Tant que les grands studios californiens produiront des films comme celui-ci, excitants, audacieux, neufs, il restera une lueur d’espoir à Hollywood.

17. Bird People
Il y a des films que l’on s’attend à adorer, et ceux qui vous prennent par surprise. « Bird People » a fait pour moi partie de cette seconde catégorie. Étrange, doux et poétique, le film nous glisse vers ces parenthèses de la vie, ces moments de pause qui parfois se veulent temporaires et deviennent le quotidien, ou que parfois l’on voudrait voir s’étendre longtemps pour constater qu’ils n’étaient effectivement qu’une simple parenthèse. Ces moments brefs de la vie, Pascal Ferran se les approprie pour confectionner un moment magique de cinéma.

18. Les grandes ondes (à l’ouest)
Je serais incapable de dire combien de films suisses j’ai vu à ce jour. Mais je peux vous assurer que dans de nombreuses années, je me souviendrai encore du film de Lionel Baier. Le cinéma est parfois une bulle inattendue où règnent folie, humour, tendresse, politique, Histoire et poésie. « Les grandes ondes (à l’ouest) » est l’une de ces bulles, road-movie joliment absurde où un trio de journalistes suisses parcourt les routes portugaises presque par hasard à l’heure où se déclenche la révolution des œillets. Avec un rare premier rôle pour le grand Michel Vuillermoz, irrésistible.

19. A most violent year
L’un des tout derniers films de 2014 est également l’un de ses tous meilleurs. Le nom de son réalisateur, J.C. Chandor, est devenu, en l’espace de trois films, un gage de qualité indéniable dans le cinéma américain. Il fait des films qui ne ressemblent à aucun autre dans le cinéma américain actuel. Ou plutôt dans le cas de « A most violent year », un film comme Hollywood n’en fait plus. Un film intense, réfléchi, adulte, qui navigue dans les zones d’ombre du rêve américain et porte un regard gris, lucide et amer sur la façon dont le monde tourne. Il est aidé en cela par deux des plus belles performances d’acteurs de l’année, Oscar Isaac en homme épris de droiture, à l’éloquence charismatique, qui refuse de révéler sa fragilité. Et face à lui, Jessica Chastain, presque terrifiante en femme prête à tout pour protéger les intérêts des siens.

20. Tonnerre
L’année dernière, si j’avais élargi mon Top à vingt films comme cette année, j’y aurais sans l’ombre d’un doute inclus « 2 automnes, 3 hivers », et probablement aussi « La bataille de Solférino », deux films desquels se rapproche « Tonnerre », par la génération du réalisateur, par Vincent Macaigne en tête d’affiche, et parce qu’ils emmènent le cinéma français dans une direction neuve, dynamique, imprévisible. « Tonnerre » commence comme un doux retour aux sources, iconoclaste et attachant, pour doucement basculer dans le film noir, explorant la dérive des sentiments humains. C’est un film d’une sensibilité folle, à la joie communicative, teinté d’une délicate mélancolie. Un beau film qui a ouvert une belle année pour le cinéma français.

Cette année j’ai élargi ce top à 20 films, mais même en l’élargissant ainsi, je laisse de côté des films dont j’aurais voulu, dont j’aurais dû parler cette année, et qui auraient tout aussi bien pu figurer dans ce Top. Alors je les cite tout de même : « In the Family », « The Spectacular Now », « Dans la cour », « Les bruits de Recife », « Ugly », « Under the skin », « La vie rêvée de Walter Mitty », « Only Lovers left alive », « American Bluff », « Les combattants », « Sunhi », « Hippocrate », « 3 cœurs », « Love is strange ».

mercredi 31 décembre 2014

Pourquoi j'ai aimé le cinéma en 2014

Et voilà, c’est déjà l’heure de ce billet. Une des traditions immuables du blog. Bien sûr, je publierai sous peu la liste de mes films préférés de 2014, mais il est bien difficile de résumer en quelques films toute une année cinéma. Les émotions, les rires, les déceptions, les rencontres, les surprises qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Ces images qui resteront gravées, ces moments de cinéma qui se sont imprimés pour longtemps sur nos rétines avides d’images. Des films, j’en ai encore vu beaucoup cette année. Des petits, des grands, des verts, des rouges, des drôles et des tristes. Mais pourquoi, au fond, ai-je aimé le cinéma en 2014 ?

Parce que Ben Stiller m’a donné envie de faire le tour du monde.

Parce qu’un des films les plus irrévérencieux de l’année était également l’un des plus drôles. Merci Riad Sattouf de m’avoir emmené au Royaume des filles.


Parce que Bernard Menez est un bon acteur.

Parce qu’Amy Adams est belle à se damner dans « American Bluff ».

Parce que ma mère était excitée comme une ado quand je l’ai emmenée voir « Hipotesis » en avant-première et qu’elle s’est rendue compte que Ricardo Darin, un de ses acteurs préférés, était assis juste derrière nous, pendant tout le film.

Parce que Michel Vuillermoz parle aussi bien portugais que moi finnois, et que ça n’en rend la balade suisse vers la révolution des œillets que plus savoureuse.

Parce que les vampires de Jim Jarmusch sont électrisants.

Parce que je n’ai pas reconnu Bill Murray dans « Dumb & Dumber De ». En même temps avec la combinaison, c’était dur.

Parce que Matthew McConaughey est un grand acteur.

Parce que le film le plus déchirant que j’ai vu cette année sur grand écran datait de 1948, « Lettre d’une inconnue ».

Parce que les bruits de Recife sont hypnotiques.

Parce qu’il ne faut pas faire chier Liam Neeson, qu’il soit flic en Lego ou en avion.

Parce qu’Eva Green a beaucoup donné de sa personne, même si, malheureusement, c’était surtout dans de mauvais films.

Parce que monsieur Gustave est incarné par Ralph Fiennes.


Parce que j’ai vu Kevin Costner deux fois sur grand écran, malheureusement pour deux films dispensables (décidément).

Parce que ça vaut le coup d’attendre Spike Jonze quelques années.

Parce que Keanu Reeves est encore capable d’envoyer sévère dans des séries B fun. Et est assez cool en vrai.

Parce qu’on a eu droit à deux films de Xavier Dolan cette année.

Parce que je n’ai pas honte de dire que je me suis éclaté devant « Babysitting ». Mais par contre devant « Barbecue », pas du tout (mais pourquoi je suis allé voir ça moi, d’abord ?).

Parce que ça me fait toujours bizarre de voir un film avec Feodor Atkine, j’ai l’impression que je suis en train de voir un film étranger en VF. Mais non, le beau « Dans la cour » est bien en version originale française. Avec la voix de Jafar.

Parce que Nicolas Cage a fait un bon film cette année.

Parce que les trente premières minutes de « Godzilla » sont démentes. Celles qui suivent, moins.

Parce que le Quicksilver des X-Men est tellement cool que l’on sait déjà que celui des Avengers fera pâle figure à côté.

Parce que j’ai vu trois films absolument « WHAT THE FUCK ??!! » cette année. « Adieu au langage » de Godard, « Moebius » de Kim Ki-duk, et « Tusk » de Kevin Smith. Un Top 3 de films barrés.

Parce que le mec qui a pondu « Gangs of Wasseypur » a remis ça avec « Ugly ».

Parce que Hollywood est encore capable de produire un film comme « Edge of Tomorrow ».

Parce que je suis à peu près sûr qu’en fait, Maurice est un vrai Orang-Outan. Nan mais franchement, c’est pas possible, c’est un vrai singe celui-là !!!


Parce qu’en écoutant la BO de « Tristesse Club » sans le film, on croirait un film d’épouvante. Même avec le film, en fait.

Parce que « Bird People » a changé ma perception des moineaux.

Parce que j’ai vu Brie Larson en chair et en os.

Parce qu’on ne sort pas facilement de « Under the Skin ». Et moi je n’y suis pas entré facilement non plus, remarquez…

Parce que je suis parti à la recherche de Vivian Maier.

Parce que la magie du cinéma fait qu’une réalisatrice qui a réalisé « Cookie » avec Virginie Efira peut quelques années plus tard réaliser un film d’une belle mélancolie comme « Maestro ».

Parce que j’ai attendu « Boyhood » pendant douze ans. Et que cela valait chaque minute d’attente.

Parce qu’on ne sort pas de la voiture de Locke pendant 1h30.

Parce que contre toute attente, pour le moment, moi aussi j’aurais donné la Palme à « Winter Sleep ». J’en suis vraiment le premier surpris.

Parce que Denis Villeneuve a remis le couvert avec Jake Gyllenhaal. Qui a définitivement confirmé cette année qu’il est l’un des plus talentueux acteurs de sa génération.

Parce qu’au 22 Jump Street, on s’éclate autant qu’au 21.

Parce que je ne me lasse pas de la chanson « Party Girl » qui clôture le film du même titre.

Parce que « The Spectacular Now » est l’un des meilleurs teen movies apparus dans le cinéma américain ces derniers temps.

Parce que « Gemma Bovery » m’a rappelé que je suis amoureux de Gemma Arterton.

Parce que la caméra de « L’institutrice » n’est pas invisible.

Parce que le cœur de Benoît Poelvoorde balance entre Charlotte Gainsbourg et Chiara Mastroianni.

Parce que ce sont les mêmes mecs qui ont réalisé « La Grande Aventure Lego » et « 22 Jump Street », Phil Lord et Chris Miller. Et qu’il y a plus de séquences drôles dans ces deux films que dans tout le reste de l’année cinéma réunie (j’exagère, mais à peine).


Parce que je ne suis pas allé voir le 3ème « Hunger Games ».

Parce que j’ai vu « I Origins » sans savoir de quoi parlait le film.

Parce que « Still the Water » et « Timbuktu » auraient quand même mérité un prix à Cannes.

Parce qu’on a eu droit à un film avec Tyler Perry sur grand écran. C’était déjà arrivé ?

Parce que je suis retourné à la Géode.

Parce que l’affiche américaine de John Wick est superbe. Pourquoi le distributeur français a-t-il changé pour un visuel bien moindre ?!

Parce que je suis resté plusieurs minutes assis sur un banc des Champs-Élysées à discuter avec le réalisateur du drôle de thriller coréen « Intruders » alors qu’il ne parlait pas anglais et que mon coréen est… oui, il est ce qu’il est, hein.

Parce que je suis allé voir « Interstellar » deux fois.

Parce que le cinéma d’animation français est capable d’un film aussi inattendu que « Minuscule ».

Parce que le directeur adjoint du Publicis m’a poussé à aller voir « La fièvre des particules ». Et qu’il avait raison.

Parce que l’amour est étrange.

Parce qu’une lycéenne nommée Han Gong-ju m’a touché en plein cœur.

Parce que je n’ai vu aucun des « Hercule » sortis cette année. Mais je me demande quand même si y a eu des courageux (masos ?) qui sont allés voir les deux.

Parce que grâce à Mia Hansen-Love, j’écoute en boucle depuis un mois « Within » et « Veridis Quo » des Daft Punk.

Parce que les gens de la manif pour tous devraient tous voir « In the family ».


Parce que je suis à peu près sûr d’avoir plus ri que n’importe quel enfant devant « Astérix : le domaine des Dieux ».

Parce que dans « Les Pingouins de Madagascar », non seulement Werner Herzog prête sa voix à un réalisateur de documentaires animaliers, mais les scénaristes ont également eu cette folle et réjouissante idée de faire des jeux de mots avec les noms de Nicolas Cage, Drew Barrymore, Kevin Bacon, Hugh Jackman et quelques autres stars. Par contre en VF je me demande ce que ça donne.

Parce que l’été est encore plus court quand il s’achève sous les yeux de Koji Fukada.

Parce que j’ai fait une soirée « Sharknado » au Max Linder Panorama et que des requins nous tombaient dessus en plein film. Littéralement (bon, d’accord, des requins en plastique, mais quand même !).

Parce que je suis allé voir des films au ciné en Corée cette année.

Parce que j’ai pu voir « Anchorman 2 : légendes vivantes » d’Adam McKay et « Drug War » de Johnnie To sur grand écran, alors que tout le monde n’a pas eu cette chance.

Parce que « Tokyo Tribe » de Sono Sion m’a collé un sacré mal de crâne, mais que ça valait le coup.

Parce que « L’île du Docteur Moreau » de John Frankenheimer est un nanar, mais un nanar à l’histoire si incroyable qu’il a accouché d’un documentaire fascinant, « Lost Soul ».

Parce que j’ai vu sur grand écran des films d’Alfred Hitchcock, Ingmar Bergman, John McTiernan, Samuel Fueller, Billy Wilder, Jacques Tati, John Ford, Joseph Losey…

Parce que j’ai eu trois conversations avec Plastic Man (désormais un fidèle du Festival du Film Coréen à Paris). Si si, de vraies conversations, où il s’adressait à moi.

Parce que Everything is Awesome ! Everything is cool when you’re part of a team !

Parce que « L’homme qui tua Liberty Valance » m’a fait redécouvrir John Ford.


Parce que le solo de batterie de Miles Teller face au regard enragé et conquis de J.K. Simmons m’a mis en transe.

Parce que We are Groot.

Parce que “Bleak Night” est enfin sorti en salles en France, même si ça s’appelait « La Frappe ».

Parce qu’on a eu droit à un court-métrage et un long-métrage de Frederick Wiseman cette année. Le court durait 2h50. Le long, 4h. Et que dans les deux cas il n’y avait pas une minute en trop.

Parce que Vincent Lacoste a enchaîné « Jacky au Royaume des Filles », « Hippocrate » et « Eden ».

Parce que Don Johnson est terriblement cool.

Parce que le Hong Sang-soo annuel était délicieux.

Parce que Vincent Macaigne a enchaîné « Tonnerre », « Tristesse Club » et « Eden ».

Parce que je me suis retrouvé sur la scène du Publicis avec Kim Yun-seok. Oui oui, l’ex-flic devenu proxénète de « The Chaser ». A côté de moi. Sur scène.

Parce que j’ai déjà vu « Haemoo », « Hard Day » et « It Follows », et que je compte bien les revoir quand ils sortiront en salles en 2015.

Parce que les cinéastes français offrent de plus en plus de rôles à Pascal Demolon. En même temps c’est normal il est toujours formidable. Ils devraient tous lui en offrir.

Parce que l’Orient-Express me manquera, malgré la tuyauterie bruyante, le RER et les souris.

Parce que si j’ai une fois de plus manqué l’occasion de voir Gong Li en chair et en os, j’ai au moins pu la voir sur grand écran. Dans un bon film en plus.


Parce que c’était peut-être la dernière fois que je voyais un nouveau film de Hayao Miyazaki sur grand écran.

Parce que « Braddock America » n’était pas un film sur Chuck Norris. Quoi qu’en fait, j’aurais encore plus aimé le cinéma en 2014 si ça avait été le cas.

Parce que 22 Jump Street a l’un des meilleurs génériques de fin de l’histoire des génériques de fin.

Parce que si je n’ai pas fait le tour du monde, j’ai vu cette année des films espagnols, coréens, argentins, japonais, anglais, danois, chiliens, polonais, suisses, brésiliens, chinois, italiens, canadiens, belges, taïwanais, suédois, australiens, indiens, turques, israéliens, norvégiens, indonésiens, allemands, vénézuéliens, irlandais, russes, mauritaniens, hongrois, français et américains. J’ai oublié quelqu’un ?

mardi 23 décembre 2014

« Au revoir l’été » : ne cachez pas ce beau film que nous voulons tant voir !

Cette année les billets se sont faits rares dans ces pages, et je n’ai pas pu aborder tous les films qui me sont allés droit au cœur. Mais je ne pouvais passer sous silence « Au revoir l’été », parce que le film le mérite trop, et (peut-être plus important encore) parce que les personnes qui devraient être les premières à défendre le film, les exploitants, ne semblent pas franchement décidées à le faire.

« Au revoir l’été » est sorti il y a quelques jours, le 17 décembre dernier. C’est un film d’auteur japonais, passé et récompensé par moult festivals, appuyé par d’élogieuses critiques, et – pour ce qui est de la capitale – programmé dans quelques cinémas majeurs de la cinéphilie parisienne : l’Arlequin, l’Escurial, le MK2 Beaubourg, le Saint-André-des-Arts et le Majestic Bastille. Sur le papier, un tel film semble avoir ce qu’il faut pour se faire un nom dans les salles Art & Essai de Paris et trouver son public. Les salles de cinéma que j’ai citées offrent chaque semaine une belle programmation, avec pour habitude de défendre les films qu’ils choisissent.

Quelle ne fut donc pas la surprise des cinéphiles mercredi dernier, le jour de la sortie d’ « Au Revoir l’été », lorsque nous (je m’inclue dedans) avons découvert que les exploitants proposant le film à Paris semblaient s’être passé le mot pour écraser le potentiel du film à son strict minimum, et offrir aux spectateurs parisiens désirant le voir (un désir légitime étant donnée la réputation du film) le minimum syndical au niveau des possibilités de séances. Des cinq cinémas que j’ai cités plus haut programmant le film à Paris, un seul (!), oui un seul, lui a réservé des séances toute la journée. Le Saint-André-des-Arts, à Saint-Michel. Séances à 14h, 16h20 et 20h35.

Les quatre autres cinémas ? L’Arlequin, séances uniquement le samedi et le dimanche à 11h10. C’est tout. L’Escurial ? Jeudi à 11h25, Vendredi, Samedi et Lundi à 11h. Le Majestic Bastille ? Vendredi à 11h10, Samedi, Dimanche et Lundi à 11h. Le MK2 Beaubourg ? Tous les jours à 11h30 et 18h40. Bon, ce dernier offre un peu plus de possibilités, mais contrairement aux autres ce cinéma possède six salles.

Par quel malheureux hasard quasiment tous les cinémas projetant « Au revoir l’été » ont-ils choisi d’offrir si peu de séances aux spectateurs, dès la première semaine d’exploitation du film ? Celui qui se retrouve lésé dans l’affaire, en plus du film lui-même, bien sûr, et de son distributeur qui j’en suis sûr espérait de meilleurs horaires pour son film de la part de tels cinémas, c’est le spectateur. Vous et moi qui guettions la sortie du film ou nous sommes laissés tenter au hasard de la lecture d’une critique du film (toutes excellentes), et avons donc ouvert notre Pariscope ou consulter Allociné pour voir où et à quelle heure nous pourrions voir le film.

Bien sûr, je me doute déjà de ce que vont répondre les exploitants. Trop de films sortent chaque semaine (et il est vrai que la semaine du 17 décembre, première des vacances de Noël, est particulièrement féconde en films), et afin d’offrir une fenêtre à chacun des films qu’ils souhaitent passer, impossible de tous les passer toute la journée. Mais que quasi toutes les salles programmant CE film en particulier aient décidé de lui réserver le même sort, à savoir presque uniquement des séances matinales, alors qu’il s’agissait peu ou prou de celui bénéficiant des meilleures critiques (à juste titre), cela envoie un mauvais message aux yeux des spectateurs. Un mauvais message à propos du film, qui ne mériterait donc pas mieux, et un mauvais message quant à l’implication du cinéma.

A l’Arlequin où j’ai vu le film le weekend dernier, alors donc que le film était une nouveauté de la semaine, RIEN ne signalait la présence du film dans ce cinéma. Aucun signe extérieur qui indiquerait au spectateur potentiel flânant devant le cinéma que ce beau film japonais récompensé en festivals et loué par la presse, « Au Revoir l’été », était visible dans cette salle. Pas d’affiche. Pas de mise en avant dans les vitrines où tous les autres films à l’affiche sont mis en avant. Rien. Ah si pardon. Sur l’une des feuilles épinglée dans l’une des vitrines du cinéma, dans un coin de page, cette mention « Films de matinée », suivi du titre des trois ou quatre films projetés uniquement le matin avec les horaires. Et parmi ces titres, très anonymement, apparaissait enfin « Au Revoir l’été », sans rien d’autre que ce titre et ses horaires. Prenez votre loupe pour remarquer cette mention.

Résultat, en ce dimanche matin, les gens étaient un peu perdus sur le trottoir de la rue de Rennes, ne voyant nulle mention du film qu’ils étaient venus voir. J’entendais autour de moi les gens s’interroger « C’est pas ici qu’ils passent « Au revoir l’été » ? », « « Pourquoi ce n’est pas indiqué qu’ils passent le film japonais ? Tu es sûr que c’est là ? », « Ah si tiens regarde, tout en bas de la feuille là, ils l’ont écrit. Mais c’est pas cette semaine qu’il est sorti le film ? On dirait pas… ».

La salle, au bout du compte, n’était (heureusement !) pas loin d’afficher complet (merci les critiques). Et le film nous a donc embarqués vers une petite ville japonaise de bord de mer, un jour de la fin d’été. Sakuko et sa tante Mikie viennent y passer quelques jours, la première pour réviser avant son entrée à la fac, la seconde pour finir son travail de traduction. Mikie a passé sa jeunesse ici, et elle va faire découvrir le coin à sa nièce. Le charme d’ « Au revoir l’été » opère rapidement, offrant le visage d’une douce chronique provinciale à l’heure où les citadins sont repartis et où le calme retombe, alors que les beaux jours persistent.

Le réalisateur Koji Fukada observe, suit, écoute ces moments de creux de la vie où se dessine la mélancolie du présent, pris entre un passé dont on ne veut plus parler et un avenir trop incertain. Le film est fait de cette simplicité qui parvient à nouer des sentiments profonds, où la langueur quotidienne est riche et où les personnages prennent vie de façon éclatante. J’en suis sorti dans cet état de flou duquel on émerge lorsque l’on retourne à sa propre réalité après avoir découvert un film qui vous a emporté dans sa douce poésie. J’ai voulu en sortant du cinéma jeter un œil en arrière, vers l’affiche du film, pour retrouver un instant le si doux visage de Sakuko (l’actrice Fumi Nikaido, remarquée dans « Why don’t you play in Hell ? » de Sono Sion) et ces quelques jours que j’ai passés en sa compagnie, racontés en deux heures. Et je me suis souvenu que l’affiche n’était pas là. L’au revoir au film était imparfait, mais « Au revoir l’été », lui, restera.

P.S. : le sort du film ne sera pas meilleur dans les salles parisiennes dans les jours qui viennent, puisqu’au MK2 Beaubourg les séances passent à 9h25 et 21h25 en deuxième semaine, et qu’à l’Escurial et au Majestic Bastille, le film ne passera plus respectivement qu’à 11h du matin lundi et mardi matin prochains. A l’Arlequin et au Saint-André-des-Arts, les séances restent sensiblement les mêmes. Dépêchez-vous !

jeudi 11 décembre 2014

« Les ascensions de Werner Herzog » : deux escalades la mort en face

Il va falloir que je profite de la rétrospective consacrée à Werner Herzog au Grand Action pour améliorer mes connaissances de ses longs-métrages de fiction, car en regardant sa filmographie, je me rends compte que j’ai plus consacré mon temps à voir ses documentaires. Ils sont rares les cinéastes à être capables de nous offrir des films importants dans la fiction comme dans le documentaire, mais Herzog en fait partie.

Ces jours-ci vient de sortir en salles « Les ascensions de Werner Herzog », titre sous lequel on trouve deux documentaires du cinéaste allemand d’une quarantaine de minutes chacun, l’un réalisé en 1977, l’autre en 1984, avec pour cadre commun la montagne et couplés pour l’occasion d’une sortie en salles. Le premier, « La Soufrière », voit Herzog filmer le volcan guadeloupéen en 1976, alors qu’une éruption menace et que la ville adjacente de Basse-Terre a été évacuée devant le danger imminent. Herzog lui, trompe-la-mort devant l’éternel, se balade sur les flancs du volcan suintant de gaz à la rencontre d’une poignée d’hommes ayant choisi de ne pas quitter la montagne et d’affronter ce qui adviendra.

Le second film, « Gasherbrum, la montagne lumineuse », tourné huit ans plus tard, voit cette fois le réalisateur filmer deux alpinistes européens (italien et allemand) escalader deux sommets himalayens, les Gasherbrum. La possibilité de découvrir ces deux périples en hauteur sur le bel écran de la salle Langlois du Grand Action a eu raison de mon hésitation (tellement de films à voir, il faut faire des choix).

La Grand Action semble aimer faire commencer ses films à des horaires simples à retenir pour ses spectateurs, à savoir les heures et les demi-heures, et les séances des « Ascensions de Werner Herzog » en sont la preuve, puisque malgré une durée d’1h15 des deux documentaires, et une séance (bandes-annonces + publicités) affichant 15 minutes, soit au total 1h30 exactement entre le film projeté et les pubs, les séances étaient cette semaine… toutes les 1h30. 14h, 15h30, 17h… Des séances enfilées les unes derrières les autres à un rythme qui pourrait faire pâlir de jalousie le directeur de l’UGC Ciné Cité Les Halles. Mais au Grand Action il s’agit plus de proposer les séances à des horaires reconnaissables que de maximiser la rentabilité de la journée, contrairement aux Halles (même si l’inconfort qui en résulte est le même).

En conséquence nous sommes entrés en salles à 17h05 pour une séance à 17h (hum…). Mais finalement ce qui m’a le plus inquiété, c’était ce spectateur assis juste dans mon dos, qui avait traîné avec lui dans la salle un immense sac à dos et un carton vide et déplié. Ce n’est pas tant ce qu’il avait avec lui qui m’inquiétait que sa propension, pendant les bandes-annonces et publicités, à maugréer avec insistance dans sa barbe inexistante. Quand parmi ses borborygmes inintelligibles, je capte enfin un « Mais qu’est-ce que ça peut te foutre ? », j’imagine un petit Syndrome de La Tourette… mais finalement une fois l’ascension de La Soufrière commencée, je ne l’ai plus entendu. Peut-être ne faisait-il que s’adresser à moi, ayant détecté avec ses antennes que mes oreilles étaient tournées vers lui…

Toujours est-il qu’il s’est tu, et c’est peut-être grâce à cette même fascination qui s’est vite emparée de moi à la vision du film de Werner Herzog, qui l’aura rendu silencieux comme moi j’étais absorbé. Absorbé par ces escalades à haut risque, non pas tant par une curiosité morbide qui peut pousser l’être humain à attendre qu’un de ses congénères soit emporté dans une catastrophe, mais absorbé par le regard et le discours de Herzog, comme c’est souvent le cas dans les documentaires de l’allemand. Absorbé par le questionnement de ce qui peut pousser l’homme à mettre sa vie en danger, plus que par le danger lui-même. Que ce soit en 1976 ou en 1984, en Guadeloupe ou dans le Nord du Pakistan, que l’on vive sur le flanc d’une montagne ou que l’on se contente d’y passer quelques jours pour se dépasser et toucher la mort du doigt.

Les deux documentaires d’Herzog ont beau avoir trente et quasi quarante ans d’existence, ils sont hors du temps.

mercredi 26 novembre 2014

« A Cappella », le cinéma coréen frappe dans l’ombre

C’était un jour de février 2014. A neuf mois du lancement du Festival du Film Coréen à Paris, je visionnais le tout premier film d’une longue série, afin de sélectionner les films qui seraient projetés au Publicis en octobre. Si je suis amené à aller fréquenter d’autres festivals ici ou ailleurs pour découvrir certains films coréens, la plupart des films que j’ai regardé pour le FFCP cette année, je les ai vus en screener envoyé par les distributeurs, sur petit écran.

Ce fut le cas d’ « A Cappella » en ce jour de février 2014. Le film n’avait pas encore ce titre français et était uniquement connu comme « Han Gong-ju », le film qui quelques semaines plus tôt s’était vu remettre des mains de Martin Scorsese lui-même l’Étoile d’Or du Meilleur Film au Festival International du Film de Marrakech, le cinéaste américain présidant le jury étant tombé amoureux du film. Ma motivation n’en fut que plus grande de glisser le DVD dans le lecteur pour découvrir le film.

Neuf mois plus tard, je me souviens encore de l’état dans lequel m’a laissé le film. Des pensées qui m’ont traversé. L’une des premières d’entre elles fut que j’avais probablement vu là, dès mon premier visionnage, le meilleur film coréen que j’aurais à voir en 2014 pour préparer le festival. C’est un drôle de sentiment, de savoir que l’on jugera malgré soi 120 films qui suivront à l’aune de ce tout premier qui a mis la barre si haut. Heureusement parmi les quelque 120 films qui suivirent, nous avons trouvé d’autres pépites.

Mais il a suffi d’un premier film pour quasiment réserver d’emblée une place parmi la sélection pour un film découvert en février. Et ce film, que nous avons donc projeté au Publicis dans le cadre du festival, en présence de son réalisateur Lee Sujin, il y a presque un mois maintenant, vient de sortir en salles en France, grâce à Dissidenz, qui déjà au printemps dernier avait donné sa chance dans les cinémas français à deux films passés par d’autres éditions du FFCP, « Suneung » (ou « Pluto ») et « La Frappe » (ou « Bleak Night »). Si vous n’avez pu voir ces deux-là en salles, rattrapez-vous en DVD, ils valent le détour.

A tous ceux qui, ces jours-ci, me demandent ce qu’il faut aller voir en salles, je n’ai pas besoin de réfléchir pour les orienter vers « A Cappella ». Parce que je suis fier qu’on l’ait passé au festival, parce qu’il faut soutenir tout film coréen qui parvient à sortir en salles en France tant ils sont devenus rares, et tout simplement parce que cet « A Cappella » est l’un des films les plus forts de l’année. Je ne m’épancherai pas trop dans ces lignes sur le sujet du film, car il s’agit bien là d’un film dont l’impact est plus fort si l’on s’y plonge en en sachant le moins possible. Tout juste puis-je vous dire qu’il s’agit d’une lycéenne, Han Gong-ju donc, qui change de lycée en cours d’année. Elle s’installe dans un nouveau quartier, une nouvelle maison, une nouvelle école, loin de tumultes connus dans le précédent.

« Han Gong-ju » a été pour moi un coup de poing déchirant, similaire à celui que m’avait flanqué « Breathless » il y a quelques années. Un film bouleversant sur la lâcheté ordinaire, le malaise et le silence qui pèsent lourd quand il s’agit d’affronter un drame que la société coréenne semble avoir du mal à appréhender. A l’aide d’un scénario méticuleux qui fait monter l’angoisse à la manière d’un thriller, « A Cappella » pose un regard noir et amer sur une Corée dans laquelle personne ne semble capable d’aller à contrecourant de ce que la société écrasée de convention attend d’eux.

Pour un premier long-métrage, « A Cappella » fait preuve d’une maîtrise et d’une intelligence cinématographiques qui augurent du meilleur pour l’avenir du cinéaste Lee Sujin. Et pour le spectateur, il s’agit là d’un film dont il est difficile de se détacher. Un film qui vous colle à la peau longtemps après l’avoir vu. Les salles à le projeter sont rares (je suis retourné le voir au Reflet Médicis à Paris). Ne perdez pas l’occasion de le voir sur grand écran.

mardi 18 novembre 2014

J’ai voyagé vers les étoiles sur grand écran

J’ai longtemps pensé que j’étais allergique à la science. « Longtemps » et « allergique » étant deux termes tout à fait relatifs. Disons que mes années lycée ont créé une distance certaine entre mes goûts personnels et la science, alors qu’enfant je rêvais des étoiles avec un planisphère stellaire phosphorescent accroché au mur de ma chambre.

Pourtant si mon intérêt pour la science s’est indubitablement étiolé, une part de curiosité et de fascination est demeurée. Une fascination entretenue par ces ciels nocturnes dégagés, hors de la ville, où la tête levée vers les étoiles nous confronte à l’immensité spatiale, mais une fascination également entretenue par le cinéma, et mon amour de la science-fiction. Si je me sens très bien les pieds sur terre, l’espace est un terrain de jeu cinématographique grisant qui m’appelle inlassablement, et dès qu’un film prend l’infini spatial pour cadre, j’y suis irrémédiablement attiré. Au fil du temps, c’est donc aussi les aventures SF sur grand écran qui m’ont peu à peu réconcilié avec les sciences, par le biais de l’astronomie, l’astrophysique, et toutes ces sciences se projetant là-haut.

Et voici qu’en l’espace de dix jours à peine, trois films m’ont envoyé en l’air, chacun à sa façon, et chacun avec brio. Deux d’entre eux sont des documentaires. Le premier, je l’ai vécu en Imax, à la Géode, un sombre soir où il n’y avait pas foule dans la salle de La Villette, et où j’ai presque littéralement plongé dans « Hidden Universe », ce documentaire s’intéressant aux télescopes géants du désert d’Atacama au Chili, qui scrutent les confins de l’univers. Avec lui je me suis senti partir à des millions d’années-lumière, retrouvant par lui mes sensations d’enfant découvrant le pouvoir d’une salle Imax, et mes rêves de gosses avec ce ciel phosphorescent plaqué sur mon mur.

Puis ce fut au tour du Publicis de me faire voyager vers les étoiles, avec « La fièvre des particules » (Particle Fever), un fascinant documentaire sur le LCH du CERN, ce centre de recherche européen situé en Suisse où des milliers d’hommes et de femmes ont construit cette anneau géant de 27 kilomètres permettant de faire s’entrechoquer les particules pour recréer les conditions du Big Bang et analyser les particules qui composent l’univers. Une observation de plusieurs années pour voir ces scientifiques tenter de mettre à jour le fameux Boson de Higgs. Deux documentaires qui parviennent, entre les mailles de la science, à faire naître une certaine forme d’émotion en nous mettant face à cet infiniment grand qui nous englobe.

L’émotion berce également le troisième film que j’ai vu ces jours-ci et qui m’a permis lui aussi de concilier ma vieille histoire avec les étoiles et mon actuelle histoire avec le cinéma. « Interstellar », de Christopher Nolan. Évidemment. Le réalisateur britannique s’est taillé au fil de ses films une image de cinéaste ambitieux et appliqué, à la mise en scène impressionnante, mais où l’émotion n’était que circonstancielle, pour ne pas dire absente. Il la prend ici à bras le corps.

« Interstellar » se veut à la fois une odyssée humaine épique s’interrogeant sur le courage et le rapport de l’homme à sa mortalité, sur sa capacité et son besoin de repousser ses limites, et sur notre rapport à la nature. Mais c’est également une exploration bien plus intime des relations filiales, et plus particulièrement des rapports père/fille. Et l’émotion devient prégnante dès lors que l’odyssée épique et l’exploration de l’intime s’entrechoquent.

Le film de Nolan a des défauts évidents. Il est parcouru de quelques raccourcis scénaristiques qui risquent plusieurs fois de le faire dérailler. Paradoxalement, « Interstellar » est le film le plus ambitieux, le plus courageux de Nolan, mais également l’un des plus bancals. Et pourtant, peut-être son meilleur.

L’une des grandes réussites du film, malgré quelques faux-pas, est ce jeu sur la temporalité, un jeu qui n’en est pas un puisque le temps est ici, en fait, le cœur du récit d’où découle la dramaturgie. Nolan s’en sert pour nous mettre face à l’un des grands fantasmes humains, traverser le temps, tout en nous confrontant à l’une de nos plus grandes peurs, la solitude.

Il y a tant de choses qui s’entremêlent  dans « Interstellar », le romanesque et le scientifique, le courage et la peur, l’exaltation et l’émotion. Il y a tant d’envie que l’ambition et la puissance du film prennent le pas sur les maladresses du scénario. Nolan vient nous prouver, un peu malgré lui certes, que l’imperfection n’empêche pas la grandeur.
Voilà de nombreuses années que j’ai compris que je n’étais pas un scientifique, mais il suffit d’être un rêveur pour se laisser emporter dans les étoiles avec « Hidden Universe », « La Fièvre des Particules » et « Interstellar ».
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