mardi 29 décembre 2009

Tetro, et la lumière de Coppola fut...


J’ai grandi en vouant un culte au Parrain, en reprenant en chœur le refrain de Peggy Sue s’est mariée, et en frissonnant devant Dracula. Avant de m’intéresser véritablement au cinéma, Coppola faisait déjà partie de mon quotidien (combien de fois ai-je regardé Peggy Sue en VHS alors que j’étais à peine ado ?).

J’ai commencé à devenir un peu plus qu’un spectateur lambda en 1996 (c’est fou comme il est facile de dater certaines choses), soit l’année où Coppola réalisait ce qu’on a longtemps craint être son ultime long-métrage, L’idéaliste. Car au moment où le cinéma entrait en tourbillonnant dans ma vie, Francis Ford, ce maître d’œuvre de mes jeunes années de spectateur, glissait vers la préretraite. Certains pensaient même certainement qu’étant donné ce que le cinéaste nous avait offert au cours des années 90, ce n’était peut-être pas plus mal…

Le jour où il fut annoncé que Coppola retournait derrière la caméra pour tourner L’homme sans âge arriva pourtant sans crier gare. Au passage, le grand nom d’Hollywood tournait le dos aux studios et se posait en indépendant en Europe de l’Est pour confectionner son film retour, un petit bijou de cinéma fantastique ancré dans l’histoire, jouant avec le continuum spatio-temporel avec la passion d’un jeune homme.

Le voir revenir si vite pour un second film dans cette nouvelle carrière qui est la sienne ne pouvait que susciter l’attente, surtout après la réussite artistique de L’homme sans âge. L’attente a été comblée par Tetro. L’attente a été comblée par un film qui confirme que Coppola s’est détaché de toute sécurité, s’est éloigné de tout filet pour désormais faire son cinéma.

S’il demeure clairement un film de Coppola, tant on décèle derrière cette fascination pour les figures paternelles écrasantes et fascinantes un trait indubitable des obsessions du cinéaste, Tetro se tisse avec une souplesse et une audace digne d’un film expérimental. Coppola se soucie de réaliser l’œuvre qu’il a en tête et rien d’autre, une œuvre avec un O majuscule, loin de toute aspérité commerciale, de toute concession visuelle ou narrative.

Son film est un éclair, l’histoire d’un jeune homme débarquant à Buenos Aires pour retrouver ce frère aîné qui a lâché la famille des années plus tôt, fuyant l’ombre paternelle imposante pour se renouveler là où personne ne le connaissait. A partir de cette chronique familiale, de ces retrouvailles joyeuses et douloureuses à la fois, Coppola laisse sa fascination pour la lumière prendre le pas sur tout le reste. C’est la lumière qui est le cœur de Tetro. Visuellement tout d’abord, par ce sublime noir et blanc ponctué de flashbacks colorés, un noir et blanc cherchant toujours à mettre les jeux de lumières en valeur. Les reflets se laissent apercevoir, les ombres s’étalent et prennent vie, les éclairs de lumières sont exploités dès que l’occasion se présente.

Mais la lumière c’est aussi le thème central du film. La lumière imposée par un père artiste renommé, la lumière qu’il attire à lui, volant celle de tous ses proches, ne leur laissant que l’ombre pour s’épanouir difficilement. De la part de Coppola, fils de musicien et patriarche renommé lui-même, cette histoire, son premier scénario original depuis des années, a une signification à n’en pas douter toute personnelle. Pourtant dans ce barrio de Buenos Aires, dans ce quartier défraichi, bohème, ce n’est pas un film centré sur lui-même qui se joue, mais une petite musique à la lumière incandescente, un feu cinématographique irradié par la présence féline et bien trop rare d’un Vincent Gallo encore plus subjuguant lorsqu’il est filmé par Coppola en noir et blanc.

Francis Ford Coppola a 70 ans, et tout ce que je souhaite, c’est qu’il continue à retrouver une jeunesse cinématographique de film en film, tel l’homme sans âge qu’il semble lui-même devenu.

dimanche 27 décembre 2009

La course aux films

Chaque année, c’est le même refrain. Décembre tire à sa fin, les premiers bilans se dressent de part et d’autre de la presse et du web, chacun jette un peu en avance son regard sur l’année écoulée… et pendant ce temps, moi je cours. Je cours après les films. Cette gymnastique rituelle, incontournable, irrésistible et pourtant exténuante, qui vous pousse à faire le tour des films à l’affiche en fin d’année pour clore définitivement le chapitre ouvert, et commencer sereinement le suivant.

Et comme les vacances attirent du public, c’est toujours la foire au cinéma. Longues files d’attente et salles pleines à craquer de travailleurs en vacances, d’étudiants frigorifiés et de gamins émerveillés. Ajoutez à cela Avatar et le carton plein qu’il fait dans les salles qui le diffusent en 3D, et la course s’avère parfois compliquée.

Alors je zigzague. Je me faufile entre les cinémas, je m’insinue dans les queues, j’esquive les gros et me concentre sur les petits, je rattrape les retards de quelques semaines tout en attrapant au vol les alléchantes nouveautés. A l’époque où j’allais voir près d’un film sur deux, il m’arrivait de ne finir de voir les films de l’année écoulée que fin janvier du début de l’année suivante. Ca commençait à faire un peu tard pour dresser la liste de mes films préférés.

Depuis deux ou trois ans, je vois un peu moins de films, et du coup il m’est plus facile de faire le tour de l’année dans les premiers jours de janvier. Au moment où j’écris ces lignes, un petit coup d’œil dans le calendrier des sorties de fin décembre me fait constater qu’il ne me reste plus qu’une poignée de films à voir pour compléter définitivement mon année cinéma 2009. Sept ou huit tout au plus. Et avec trois ou quatre films de prévus d’ici mardi soir, le compte semble en bonne voie.

J’en vois déjà lister leurs films préférés de l’année, mais j’ai un caractère cinéphile bien trop discipliné et exhaustif pour prétendre en faire autant avec cette poignée de films à voir. Je ne me souviens que trop bien que j’avais vu Le bon, la brute et le cinglé, Gone Baby Gone et Tout est illuminé dans les tous derniers jours de leurs années de sorties respectives (2008, 2007 et 2005)… sans même mentionner l’année 2003 où pas moins de quatre de mes films préférés de l’année étaient sortis dans la seconde moitié du mois de décembre (Le retour du roi, Ma vie sans moi, The station agent, Master and Commander).

Avatar, Tetro ou Accident pourraient-ils receler un trésor qui figurera en bonne place dans mes films préférés de l’année ? Patience, patience, la réponse viendra d’ici peu. Les jours qui viennent de s’écouler m’ont appris que Pas si simple… ne restera pas parmi les comédies de l’année malgré Alec Baldwin, que Le père de mes enfants mérite son excellente réputation, et que La famille Wolberg offre de très belles séquences mais ne s’imprimera probablement dans mon cœur (malgré une scène très forte entre le remarquable François Damiens et le regretté Jocelyn Quivrin)…

Tic tac… tic tac… l’année 2009 n’est plus qu’une question de jours. Plus que quelques heures à courir. Courir après les films. Courir après les derniers films. Avant de souffler de satisfaction… et de repartir pour un tour.

jeudi 24 décembre 2009

Le meilleur de ma décennie coréenne

Après des années de visibilité très limitée dans nos contrées européennes, le cinéma coréen a explosé dans les années 2000, affichant désormais un rayonnement international remarquable compte tenu de la taille du pays. Comme promis dans mon billet d’introduction, en ces derniers jours de 2009, le désir de mettre en avant mes films préférés de cette décennie magique s’est fait sentir. Il ne s’agit en aucun cas, bien sûr, d’une liste ultime, objective ou incontestable. Seulement une affaire de goût(s), en attendant de voir ces nombreuses œuvres coréennes qui me sont encore inconnues.

1. The Host (2006)
Bien avant que le film ne batte tous les records d’entrées en salles en Corée du Sud, je me suis pris une des claques les plus mémorables de ma vie, dans la grande salle du Cinéma des Cinéastes, une poignée de jours après la projection du film à Cannes. Le bruit courait que le meilleur film du festival était ce film de genre coréen, et la rumeur disait vrai. Trop de monde assimile aujourd’hui The Host à son succès public et en profite pour rabaisser ses qualités. The Host est un grand film, un coup de maître total, un mélange des genres quasi parfait, d’une richesse incroyable. On aurait pu s’attendre à une série B de film de monstre, alors que Bong Joon-Ho, pour son troisième long-métrage, nous servait une pépite de récit, voyageant du drame humain à la fable sociale, du tragicomique à la parabole politique, fondant le tout dans une aventure monstrueuse avec une aisance irréprochable. Le grand film coréen de la décennie.

2. Oldboy (2003)
En parlant de claque mémorable, que dire du film de Park Chan-Wook n’ayant pas déjà été dit ? Qu’il aurait dû être le premier long-métrage coréen à obtenir une Palme d’Or à Cannes si Quentin Tarantino avait eu un peu plus de cojones. Que la virtuosité étalée par le réalisateur frise le vertige, tant dans son sens de la mise en scène que dans celui du récit. Oldboy est à n’en pas douter le film qui a permis aux cinéphiles du monde entier de placer la Corée du Sud sur la carte mondiale du cinéma. Toute cette rage contenue, cette noirceur de l’âme qui y sont déployés, cette quête épique de la vérité dont le dénouement a dû provoquer de nombreuses crises cardiaques chez les puritains. Oldboy est une spirale déchaînant les émotions et laissant sur le carreau.

3. Memories of Murder (2003)
Dans la Corée des années 80, une série de meurtres met la police dans l’embarras d’un tâtonnement sans fin. Trois ans avant The Host, Bong Joon-Ho s’épaulait déjà du comédien Song Kang-Ho pour signer un polar dense, errant dans l’inconnu, avec un savoir-faire qui ne nous étonnera plus. Sans craindre ni longueur ni langueur, Memories of Murder fait dans l’audace sans esbroufe, dans l’atmosphère de ce paysage coréen à l’écart du monde, dans les personnages dépassés par un enjeu trop grand pour eux. La dernière séquence du film restera gravée à jamais dans mon esprit, cette route déserte au milieu de la campagne, et ce visage ahuri, se bouleversant sourdement, de Song Kang Ho.

4. JSA - Joint Security Area (2000)
Deux Bong Joon-Ho et deux Park Chan Wook occupent les quatre premières places. Je sais que la diversité en prend un coup, mais ce n’est pas un classement de raison, seulement de cœur. L’un des films pionniers de la « nouvelle vague » coréenne, JSA - Joint Security Area est surtout un drame humain et politique renversant. De l’amitié taboue, dans la zone démilitarisée séparant Nord et Sud, entre un garde frontière du sud avec un garde-frontière du nord, le cinéaste tire à la fois un thriller superbement narré et un portrait du malaise d’une nation coupée en deux. Derrière l’efficacité du thriller se cache une mélancolie à l’amertume prononcée.

5. Frères de sang - Taegukgi (2004)
Si les champions du box-office en France peuvent rarement être suspectés d’être les meilleurs films du moment, encore moins de la décennie (franchement, Bienvenue chez les Ch’tis ?), il faut avouer que le public coréen a le don pour porter aux nues des longs-métrages autrement plus fascinants. Comme The Host plus tard, Frères de sang en a été un bel exemple. Trop facilement assimilé à un Il faut sauver le soldat Ryan au Pays du matin calme, le film de Kang Je-Gyu a suffisamment à offrir pour ne pas être réduit à ce parallèle simpliste. Désinhibé du manichéisme que l’on aurait pu attendre d’un film sur deux frères pris dans le feu de la guerre de Corée, Taegukgi explore les heures sombres d’une nation en conflit, déchirée, n’épargnant aucun des deux camps pour ce qui est de leurs zones d’ombres, et surtout pas l’armée du Sud. Un regard couillu mis en valeur par un récit dense et passionnant qui déglingue la gloire guerrière.

6. The Chaser (2008)
Voilà un an que j’ai vu pour la première fois The Chaser, encore un film de genre, et encore un film passé par le Festival de Cannes, qui apprécie à l’évidence le cinéma coréen. On a beaucoup reproché au premier film de Na Hong-Jin son dénouement trop appuyé, certes. Mais quel coup de maître pour un premier long-métrage que l’on n’avait pas vraiment vu venir. D’un point de départ simple, un ex-flic reconverti dans le proxénétisme cherche une de ses « filles » qui a disparu, Na tisse un polar à l’intensité surprenante. Choisissant un récit compact, concentré sur une nuit, et un déroulement du récit inhabituel, le responsable de la disparition étant vite attrapé, le réalisateur a tout le loisir de peindre des personnages foisonnant, et de poser un regard cru sur le système policier et judiciaire coréen, mis à mal.

7. Breathless (2009)
Sur le papier, un film de plus de deux heures s’intéressant à l’amitié improbable entre un recouvreur de dettes violent et une lycéenne grande gueule peut laisser sceptique. Pourtant Breathless est une œuvre coup de poing, une bourrasque de sincérité, de sensibilité et d’âpreté qui m’a atteint comme peu de films cette année. Si sa sortie dans les salles françaises a été repoussée à 2010, j’ai eu la chance de le voir deux fois en 2009 en festivals (ici puis ici). Rares sont les films que l’on peu voir à cinq mois de distance et se sentir autant remué à la seconde vision qu’à la première. Le film de Yang Ik-June (son premier) est pourtant, indubitablement, de ceux-là.

8. My Sassy Girl (2001)
Eh oui, on a beau faire le tour de la décennie en se disant qu’avec tous les films coréens vus au cours de ces dix années, il risque de ne pas y avoir beaucoup de place pour le potache, ne pas inclure My sassy girl semblerait être une trahison a la cote d’amour que peut représenter la comédie phénomène de société. Bien sûr si ce n’était qu’une comédie potache, le film ne se trouverait pas dans cette liste. My sassy girl est bien sûr plus que cela. C’est un film hors norme, se souciant peu des conventions cinématographiques, tentant tout, ne se souciant pas du sablier, jouant la carte de l’humour et de l’émotion avec une conviction déchaînée, et emportant tout sur son passage, et surtout les cœurs. Le mien n’a pas fait exception.

9. Secret Sunshine (2007)
Passer de My Sassy Girl à Lee Chang Dong, c’est un peu faire le grand écart. Le drame d’un grand nom du cinéma d’auteur coréen succède à la comédie populaire, et pourtant un point commun est indéniable aux deux films : l’outrance. Ce qu’il y a de magnifique dans le cinéma de Lee Chang Dong, c’est sa faculté à explorer les comportements humains sans retenue. Secret Sunshine est un portrait de femme vibrant, une femme confrontée à une série de drame qui vont chambouler son être qui a valu à son interprète Jeon Do-Yeon le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes. Un drame puissant, déchirant et pourtant drôle (grâce à Song Kang-Ho, une fois de plus), d’un lyrisme éclatant, dans la droite lignée de son magnifique Oasis (qui pourrait tout aussi bien se trouver dans cette liste).

10. The President’s last Bang (2005)
Après avoir réalisé des films jetant un regard acerbe sur la société coréenne, Im Sang-Soo s’est attaqué avec cet opus à l’histoire du pays, de façon à la fois intimiste et haletante. The President’s last bang se penche sur le complot pour assassiner Park Chung-hee, le dictateur sud-coréen des années 60 / 70, par ses propres services secrets. Avec une intrigue se partageant entre l’homme d’état et ses comploteurs dans le lieu confiné de la Maison Bleue (la résidence du président sud-coréen), le réalisateur tisse une intrigue, des personnages, et un pan de la politique coréenne tout à fait passionnant, avec un sens de la mise en scène renversant. Son film suivant sera lui aussi un fascinant portrait de l’Histoire de son pays, Le vieux jardin.

Ils ne sont pas dans les dix, mais la ligne les séparant de cette position est bien mince :
Take care of my cat (2001), un portrait de la jeunesse féminine de Pusan tout en justesse.
Deux Sœurs (2003), un film d’épouvante qui n’en n’est pas un, et se révèle un drame familial brillant.
Double Agent (2003), un thriller d’espionnage décrivant le climat de Guerre Froide comme rarement au cinéma.
Le bon, la brute et le cinglé (2008), un des moments de cinéma les plus jubilatoires de la décennie.
Locataires (2004), le Kim Ki-Duk le plus audacieux, presque muet, envoûtant, qui n’a qu’un défaut : il n’est pas muet.

vendredi 18 décembre 2009

Le jour où le cinéma coréen s'est emparé de moi


Lorsqu’une nouvelle décennie pointe le bout de son nez, faire le bilan de celle qui vient de s’écouler est inévitable. L’occasion est trop belle de dresser la liste des films ayant marqué nos papilles cinéphiles avec le plus de goût. Dans les jours qui viennent, il ne fait pas de doute que je compilerai mes films préférés sortis entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2009, mais en attendant, je sens poindre l’envie de faire une parenthèse coréenne.

L’idée me trottait dans la tête de faire le Top de mes films coréens préférés, et la fin de cette décennie me donne l’occasion de détourner un peu ce projet et de l’adapter au moment. Je ne suis pas un maître incontestable en cinématographie coréenne. Je connais plusieurs personnes ayant vu beaucoup plus de films que moi. Des personnes qui ont fait du cinéma coréen, ou plus généralement asiatique, leur champ de spécialité geek. Je ne suis pas un compulsif téléchargeant et important en masse, seulement un cinéphile ne ratant aucune miette en salles et essayant d’attraper le plus de films possibles en festivals en provenance de ce pays.

Néanmoins le spectateur avide de plongées en salles obscures que je suis s’est fait happé par le cinéma coréen, lentement mais sûrement. Les films sont une affaire de salle pour moi, et mon cinéma coréen a été au cours de la décennie un cinéma vu sur grand écran, d’où certaines lacunes, mais aussi et surtout un impact fort comme seule la salle le permet. Le cinéma coréen n’est qu’une petite partie de mon vivier d’expéditions cinéphiles, mais une partie qui me tient à cœur.

J’ai aimé beaucoup de films chinois et japonais avant de m’intéresser au cinéma coréen. Le fait qu’il y a dix ans on ne voyait pas autant de films coréens dans les salles françaises a bien sûr joué. Le fait que je n’ai pas été emballé par les premiers films coréens que j’ai vus n’a pas arrangé les choses. Sur la trace du serpent, Peppermint Candy, La 6ème victime, La princesse du désert et Ivre de femmes et de peinture sont les cinq premiers films coréens que j’ai vus en salles au cours de la décennie, entre 2001 et 2002. Je n’en ai véritablement aimé aucun. C’est à travers ces films que j’ai découvert la Corée, mais à l’époque aucun ne m’a vraiment impressionné. Je me souviens même à quel point Peppermint Candy de Lee Chang-Dong, devenu un de mes cinéastes préférés, m’avait gonflé à l’époque.

Le cinéma coréen a commencé à sérieusement me titiller avec Sympathy for Mr. Vengeance de Park Chan-Wook. Ou plutôt, sa bande-annonce. Vous en souvenez-vous ? L’aviez-vous déjà vue ? Aujourd’hui encore, elle me donne le frisson. La voix de Song Kang-Ho, le lyrisme enlevé du violon, et cette énergie pleine de rage que l’on devine derrière ces images. Je me souviens comme si c’était hier de l’état d’excitation cinéphile dans lequel cette bande-annonce me mettait à l’été 2003. Avec quelle impatience j’attendais ce film. Je me souviens aussi à quel point le film m’a déstabilisé une fois le générique de fin commençant à défiler. Symbolique du nouvel âge du cinéma coréen comme aucun des films que j’avais vus jusqu’ici, je découvrais un film auquel je ne m’attendais pas du tout. J’attendais un film noir, haletant et épique, et je me suis retrouvé nez à nez avec un drame social plus noir que l’encre. Je n’étais pas prêt pour un tel film.

Le cinéma coréen commença néanmoins à clairement m’intriguer. Je peux étonnamment presque dater le moment où il a fini par me séduire totalement, m’enlacer et me faire oublier un instant que les trois années précédentes, il ne m’avait jamais fait vibrer. C’était au printemps 2004. En l’espace de dix semaines ce printemps-là, j’allais voir six films coréens au cinéma. Ce printemps-là, je suis tombé amoureux du cinéma coréen. Printemps, été, automne, hiver… et printemps. La femme est l’avenir de l’homme. Oldboy. Deux sœurs. Wonderful Days. Memories of Murder. Ce sont ces films que j’ai vus au printemps 2004, presque coup sur coup, entre avril et juin. Trois d’entre eux ont fini cette année-là dans mes dix films préférés de l’année. Un ratio assez exceptionnel si l’on prend en compte le fait que sur toute l’année, je vis 230 films au cinéma, et parmi ceux-ci seulement huit coréens.

Depuis je n’ai pas téléchargé à tout va et acheté des tonnes de DVD en zone 3 pour tout voir, mais le cinéma coréen est entré dans ma vie de cinéphile et ne l'a plus quittée. Je passe tellement de temps au cinéma à voir un maximum de films de tous pays que j’ai rarement le temps d’en regarder chez moi. Je guette donc chaque incartade coréenne dans les salles obscures parisiennes. Mes lacunes sont à n'en pas douter grandes, pourtant quelque part cela me plait de savoir qu’il y a tant de films coréens qui m’attendent. Et même si je n’ai pas tout vu, cela ne m’empêchera pas de partager mes films coréens préférés de la décennie. Mais après cette longue mise en bouche, cela attendra mon prochain post...

lundi 14 décembre 2009

Jim Jarmusch s'est perdu en chemin


Lorsqu’il y a 10 ans, je me suis branché pour de bon sur Internet, Ghost Dog venait de m’ensorceler. Résultat j’ai commencé à surfer sous le pseudo Chien Fantôme sur quelques sites de ciné, sous l’influence de l’œuvre et du personnage créés par Jim Jarmusch. C’est anecdotique, mais cela indique suffisamment l’influence cinéphile qu’a eue le cinéaste new-yorkais sur moi. J’ai encore deux ou trois lacunes dans la filmographie du bonhomme, mais je la connais et la respecte assez pour ne pas avoir résisté à l’appel de son nouveau long-métrage…

C’est donc en admirateur que je m’exclame « Mais qu’est-ce qui t’a pris Jim ?!?! ». Si l’errance a toujours été un thème de prédilection du cinéma de Jarmusch, l’errance dépasse avec The Limits of Control la frontière du sujet pour prendre corps dans la démarche artistique. J’en suis encore bouche bée, bloqué à cette expression qui était la mienne lorsque le générique de fin a commencé à défiler.

Pouvait-il faire plus énigmatique ? Plus vain ? Plus soporifique ? J’ai bien peur que non. Combien de temps y ai-je cru ? Vingt minutes peut-être ? Le ton énigmatique du projet a d’abord belle allure, séduisant par sa cocasserie. Isaach de Bankolé tueur à gages se voyant assigné une mission incompréhensible par deux types incompréhensibles. Des étapes successives, nonchalantes et vides, aux quatre coins de l’Espagne, mettant le tueur au contact d’intermédiaires au rôle indéfini, à la nécessité clairement nulle. Une longue errance le menant enfin vers le point de convergence final, attendu. Trop attendu.

Le problème de The Limits of Control, c’est qu’on y trouve seulement l’art du cadre et des personnages décalés de Jarmusch. Certes il parvient à parsemer son film d’une ou deux séquences amusantes ou séduisantes, mais le reste ne vient et ne mène nulle part. Scénaristiquement, c’est le néant absolu. Jarmusch répète les mêmes séquences à outrance, ne changeant que l’interlocuteur de Bankolé. Sinon, c’est le même rituel, les mêmes gestes, les mêmes répliques qui se multiplient pendant deux heures.

Deux expressos, deux boîtes d’allumettes, « La vida no vale nada », « Usted no habla español, verdad ? ». Une fois que vous avez vu ou entendu ces éléments, le reste n’est qu’une énième répétition de ce qui vient de se jouer dans la séquence précédente. Les personnages que Bankolé, mutique à l’extrême, croise sont tellement opaques qu’ils en deviennent transparents. C’est une errance, la forme ultime de l’art de Jarmusch, qu’il poursuit dans chacun de ses films, l’errance de Dead Man, la dérive de Ghost Dog, la quête de Broken Flowers, qui se retrouve, comble ultime, dans le savoir faire disparu de Jarmusch.

Le paroxysme du film, tant au niveau de la supposée tension dramatique que de l’errance de Jarmusch cinéaste, se trouve dans l’aboutissement de la mission du tueur à gages, par lequel le cinéaste se réfugie dans une des ellipses les plus faciles et ridicules qui soit.

On pourra dire ce que l’on veut, lui attribuer de nombreuses paraboles, métaphores, et intentions de discours sur l’état du monde et de l’influence néfaste du capitalisme à outrance, symbolisé par l’homme à abattre, au final, l’image qui reste est celle d’un cinéaste tournant à vide, préférant nous laisser tout le travail de l’imagination plutôt que de se le permettre une seule seconde. Si ce n’est que de l’apparence, je m’en excuse bien bas Jim. Mais quelles qu’en soient les raisons, The Limits of Control teste avec trop d’insistance nos limites de spectateurs. Jusqu’à épuisement.

dimanche 13 décembre 2009

J'ai grandi avec Sami Frey

En l’espace de dix jours, j’ai vu Sami Frey deux fois. Seul en scène pour jouer « Premier Amour » de Beckett, puis dans l’ombre faible de Nicolas Cazalé dans Mensch de Steve Suissa. Longtemps pour moi, l’acteur n’aura pourtant été qu’un nom. Le nom de l’acteur français préféré de ma mère. J’ai grandi avec ce nom résonnant régulièrement à mes oreilles, sans jamais vraiment me faire une idée de la valeur de l’acteur.

Il faut dire que Sami Frey est un acteur rare, qui ne tourne pas tous les ans, et que le peu qu’il a tourné n’a jamais vraiment été le genre de films que l’on voit le dimanche soir en prime time à la télé. Du coup j’ai grandi avec ce nom m’entourant régulièrement, sans jamais vraiment le matérialiser. Je l’ai bien aperçu de-ci de-là, tout jeunot dans La vérité de Clouzot, égaré dans Le garde du corps ou en vieil Aramis dans La fille de D’Artagnan.

Mais pour moi, Sami Frey restait « l’acteur préféré de ma mère ». Un acteur tant aimé que j’avais un jour appris qu’il était l’une des deux raisons pour laquelle je m’appelais David. Car si ma mère aime tant Sami Frey, ce n’est pas tant pour Bande à part de Godard ou Qui êtes-vous Polly Magoo ? de William Klein. Non, si ma mère aime tant Sami Frey, c’est pour César et Rosalie dans lequel l'acteur interprète un homme prénommé David.

J’ai mis longtemps à voir César et Rosalie. Peut-être parce que j’ai mis longtemps à m’intéresser au cinéma français datant d’avant ma naissance. Peut-être parce qu’il aura fallu que je découvre Claude Sautet et ses films les plus récents comme Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver et Nelly et monsieur Arnaud pour me plonger vers le Sautet de la grande époque. Un jour pourtant j’ai fini par voir César et Rosalie, il n’y a pas si longtemps, quatre ou cinq ans tout au plus. Et il aura fallu ce film dont j’avais tant entendu parler pour enfin matérialiser pour de bon cet acteur appelé Sami Frey.

C’était le bon moment, le bon âge, le bon film, et voilà que Sami Frey a pris tout son sens. Au passage César et Rosalie est devenu un de mes films français préférés, et la valeur de Sami Frey, cet homme à la fois sec et entouré d’un charme mystérieux, s’est révélée à mes yeux. Il n’est pas devenu mon acteur préféré, mais j’ai enfin pardonné à ma mère de m’avoir tant rabâché sans cesse dans mon enfance les mérites de Sami Frey, et de César et Rosalie.

Cette année pour son anniversaire, j’ai emmené ma mère au théâtre pour voir Sami Frey jouer « Premier Amour » de Samuel Beckett, seul, au bord de la scène, dans un décor minimaliste. Une performance drôle, et émouvante, qui fut suivie quelques jours plus tard par la projection de Mensch de Steve Suissa, dans lequel Frey incarne le patriarche rigoureux de la famille, le grand-père soucieux de son petit-fils et de ses magouilles. Un second rôle dans un film plus qu’anodin, électrisé par la présence de Frey le temps d’une séquence rendue intense par le simple visage du comédien, à la fin du film.

J’ai grandi avec Sami Frey sans vraiment le connaître. J’espère maintenant qu’il me rendra visite sur grand écran pendant de longues années encore.

jeudi 10 décembre 2009

Souvenirs d'une première fois


Quand la cinéphilie se fait geekitude, l’introspection est aussi importante que la création de listes diverses et variées où nos goûts s’étalent. L’introspection pour jeter un œil sur ce qu’on aimait voir à telle époque, combien de films on allait voir en salles en telle année… Une façon de voir se dessiner les films qui ont construit petit à petit le cinéphile que l’on est devenu.

Le premier souvenir cinématographique par exemple. Quel adulte n’a jamais tenté de se remémorer quel fut le film qui l’introduisit pour la toute première fois au cinéma. A ce plaisir de se trouver dans une grande salle, qui à l’époque nous paraissait certainement immense, pour regarder un film avec des personnages grands comme une montagne à nos yeux d’enfants.

Quel est le premier film que j’ai vu au cinéma ? Cette question, je me la suis posée, et aussi peu évidente soit-elle, la réponse m’est toujours venue facilement. J’ai toujours associé un film en particulier à mon premier souvenir de cinéma. Parce que c’est comme une évidence, je soupçonne fortement cette sensation d’être erronée. Déjà parce que ce souvenir n’est pas celui d’un film d’animation. Non, mon premier souvenir n’est pas un Disney. Pourtant c’est dans la plupart des cas la réponse qui vient lorsque l’on pose la question à quelqu’un. « Le premier film que j’ai vu au ciné, gamin ? Oh c’était un Disney ». Les 101 Dalmatiens, Le livre de la jungle, Robin des Bois, La Petite Sirène, Le Roi Lion, tout dépend de notre année de naissance, mais en général, le premier souvenir est un Disney.

Moi, dans cette optique, cela serait Basil, détective privé, cette transposition dans l’univers des souris de l’œuvre de Arthur Conan Doyle et de son duo Sherlock Holmes / Docteur Watson, sortie à Noël 1986. J’avais 5 ans, et c’est probablement l’un des tous premiers films que j’ai vu au cinéma.
Pourtant, rien à faire, j’ai un autre souvenir. Un souvenir que je cultive depuis suffisamment d’années pour que je sois persuadé qu’il est véridique, alors que franchement, je ne parierais pas ma vie dessus.

Ce souvenir, c’est Pirates de Roman Polanski. Aussi loin que je farfouille ma mémoire de spectateur, la première image qui me vient à l’esprit lorsque je plonge au plus loin dans mon enfance, c’est celle de Walter Matthau et Cris Campion, sur leur radeau de fortune, en plein océan. Le capitaine pirate et son moussaillon appelé Grenouille. L’image est vive, je la vois clairement. Je me vois enfant, accompagné de ma grand-mère (mes parents et ma sœur étaient-ils là, impossible de me souvenir), dans cette petite salle du cinéma Jacques Tati à Tremblay-en-France.

Ma grand-mère m’accompagnait-elle vraiment ? Cette première rencontre avec le cinéma a-t-elle bien eu lieu au Tati, en ce jour de 1986 ? Le film était sorti en France en mai, dans la foulée de sa présentation au Festival de Cannes. Possible. La seule personne qui aurait peut-être pu répondre à cette question avec plus de certitude que moi est morte bien avant que la question me taraude. D’ailleurs c’est étrange, car c’est justement après la mort de ma grand-mère que j’ai commencé à m’intéresser plus sérieusement au cinéma. A l’été 1996. Très étrange.

Je ne saurai certainement jamais avec certitude si Pirates est bien le premier film de ma vie au cinéma. L’impression restera, et le doute avec, sans jamais m’empêcher de dormir la nuit pourtant. Et vous, vous êtes-vous déjà posé la question ? C’était lequel, ce fameux premier film ?
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