vendredi 10 juin 2011

La Rose Pourpre du Caire se cache dans les sous-sols de Paris !

Hier, je lisais dans Le Monde un article consacré à l’Espace Saint-Michel, cet étrange petit cinéma donnant sur la place du même nom en plein cœur de Paris. Où il était question (bien sûr ?) de la difficulté de survivre pour un tel cinéma en 2011, avec une programmation peu accessible pour le public car restreinte pour le cinéma par une frilosité des distributeurs à leur confier un film de premier plan, et des projets du directeur du cinéma pour maintenir son navire à flot. Il est vrai que L’Espace Saint-Michel fait partie de ces cinémas dont la programmation se démarque souvent de ce qui peut se voir dans les autres salles de Paris, ce qui peut inquiéter le directeur du cinéma, mais peut révéler sa qualité aux yeux des spectateurs. En ce moment, le cinéma joue notamment deux petits films iraniens dont l’un au moins me fait très envie.

Mais ce n’est pas pour ce film que je me suis rendu cette semaine à l’Espace Saint-Michel. C’est en fait pour un rendez-vous trop longtemps retardé avec un Woody Allen. Le cinéma du 5ème arrondissement n’a pas réussi à obtenir Minuit à Paris, mais à défaut offre en ce moment aux parisiens de voir ou revoir quelques vieux Woody, ce qui m’arrange bien car voilà des années que je veux voir La rose pourpre du Caire sans avoir jamais réussi à glisser mes yeux devant ce film datant de 1985. L’Espace Saint-Michel est un cinéma tout en paradoxe, qui offre une visibilité incroyable aux films qu’il programme du fait de sa position géographique mais qui reste un cinéma peu fréquenté et transparent aux yeux de nombreux passants. C’est aussi un cinéma que je vois souvent comme assez glauque, ce hall donnant une vue sur la fontaine étant peu avenant, les spectateurs auxquels je suis confronté étant souvent assez étranges là-bas, et surtout, les escaliers et couloirs montant ou descendant selon que l’on se dirige vers la salle 2 ou la salle 1 étant assez tristes et froids.

Mais passés ces traits de caractère étranges, les deux salles de l’Espace Saint-Michel sont des salles agréables, finalement. Pour La rose pourpre du Caire, j’étais en salle 1, au sous-sol, une salle dotée d’un écran courbe plus que respectable sur lequel les films s’affichent bien. Même si le fait que la sympathique caissière m’ait orienté vers la mauvaise salle a eu pour conséquence que je me sois fait doublé par plusieurs spectateurs pour rentrer dans la salle et que les places que je convoitais ont été réquisitionnées par un père et sa fille, me reléguant sur un côté gauche qui finalement ne m’a pas gêné grâce à l’écran courbe.

Finalement nous étions bien 15 ou 20 dans la salle, quand je ne m’attendais pour ce film qui n’est pas une ressortie officielle et ne bénéficie par d’une copie neuve qu’à quatre ou cinq spectateurs. Tant mieux, finalement. Il y a quelques jours, je me régalais de la fantaisie avec laquelle Woody nous baladait dans un Paris rêvé et rêveur avec Minuit à Paris, et y trouve à l’évidence des racines dans La Rose pourpre du Caire. Mia Farrow y incarne une jeune femme mariée à un rustre dans le New Jersey de la Grande Dépression, passant la plupart de son temps au cinéma à rêver des stars hollywoodiennes, jusqu’au jour où l’un des personnages d’un film qu’elle voit pour la énième fois sort de l’écran pour la séduire.

La profonde mélancolie d’un film dépeignant une Amérique souffrante étonne, car l’on pourrait s’attendre à ce que le ton résolument fantaisiste qui imprègne souvent La rose pourpre du Caire le pousse définitivement vers la comédie. Or il n’en est rien, et si comédie il y a bien, c’est pour mieux souligner que les rêves peuvent un temps nous évader du quotidien, mais que si ceux-ci ne se réalisent pas, la réalité nous rattrape très vite. C’est un film sur ce besoin de rêves, sur la magie du cinéma, sur cette relation étroite entre le pouvoir du cinéma et la puissance de la vie. C’est un film amer, étonnamment mélancolique, dans lequel les touches de comédie laissent place à un final anti-hollywoodien à mettre au crédit de Woody Allen. Au passage, celui-ci réalise un joli tour de force en plaçant dans un même plan deux fois le même acteur, le drôle et charmant Jeff Daniels, qui n’a jamais eu la reconnaissance qu’il méritait. Pour le moment.

L’Espace Saint-Michel n’est peut-être pas le cinéma le plus excitant et glamour de Paris. Mais il m’a offert de découvrir La rose pourpre du Caire. Cela efface bien quelques défauts !

mardi 7 juin 2011

Minuit à Paris, la magie selon Woody Allen

Quelle drôle d’idée. Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Salvador Dali, Pablo Picasso et quelques autres, à Paris, devant la caméra de Woody Allen. Ce n’était peut-être pas le film que l’on attendait du cinéaste new-yorkais. Une idée casse-gueule certainement. Depuis des années que Woody parle de tourner un long-métrage dans notre capitale, tout ce que l’on redoutait, c’était qu’il se complaise dans les clichés parisiens d’un œil étranger. Faire de son héros un américain se baladant sur les bords de la Seine, au pied de la Tour Eiffel ou à l’ombre du Louvre. D’autant que son précédent film, londonien celui-ci, Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, nous avait laissés pantois d’insatisfaction.

Pourtant l’attente d’un Woody parisien n’a pas été vaine. Surprise et enchantement sont au rendez-vous. Il balaie les doutes avec panache, détourne les clichés avec intelligence, embrasse la ville avec personnalité. Son Minuit à Paris n’est pas une hagiographie facile et attendue de la ville-lumière. C’est une déclaration d’amour, oui, sincère, totale, mais une déclaration qui a un esprit et une identité cinématographiques forts. Son protagoniste, Gil, est un scénariste californien venu à Paris avec sa fiancée et ses beaux-parents. Une famille plus qu’aisée. Un soir, perdu dans les méandres des rues parisiennes, alors que les cloches d’une église sonnent minuit, Gil se retrouve dans la même ville… mais dans les années 1920. Au cours de cette première nuit, il va faire la connaissance, sans trop comprendre ce qui lui arrive, de Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, alors jeunes auteurs pleins de promesses profitant de la vie bucolique de la capitale française. Au petit matin, il revient à 2010 et à sa belle-famille qui ne l’aime pas. Mais les jours qui suivent, dès que sonne minuit, Gil le nostalgique d’une époque qu’il n’a pas connu retourne voir ses nouveaux amis d’un autre temps.

A quoi donc tient cette magie qui parcourt le film ? Je ne parle pas de la magie qui fait qu’un personnage puisse remonter le temps chaque nuit sans explication scientifique, mais la magie d’un film qui rayonne d’une douceur et d’une joie qui se répandent dans la salle et dans celles et ceux qui posent les yeux dessus. Est-ce cette faculté de dépasser les clichés, justement, comme un grand clin d’œil à notre attention de spectateur pour nous dire « Hey, vous allez voir, on va naviguer en zone de clichés, sur Paris, sur les américains en voyage, mais les clichés sont un nuage de fumée ». Car derrière les clichés détournés, le film embrasse un désir de fantaisie enthousiasmant. Les déambulations nocturnes sont un régal, leur opposition à la réalité permet un regard sur la nostalgie, sur la connaissance, sur l’art, sur le ridicule des êtres ou leur beauté naturelle.
Allen nous fait parcourir les rues du Paris années 20 avec Owen Wilson avec un plaisir communicatif. Le comédien est d’ailleurs l’un des rares acteurs américains à incarner l’alter ego de Woody avec une telle aisance et évidence, même si Adrien Brody lui vole la vedette le temps d’une scène en Salvador Dali obsédé par les rhinocéros.

Lorsque la lumière se rallume dans la salle, un soupir de déception est lâché. C’est trop tôt. J’aurais voulu profiter un peu plus du Paris pris dans le prisme Allenien. Un prisme enchanteur et merveilleux qui donne une joie de vivre pour le reste de la journée. Au moins.

jeudi 2 juin 2011

Senna, live fast, die young.

Où étais-je le 1er mai 1994 ? Que faisais-je ? Je me suis posé la question en sortant du cinéma mardi soir. J’ai failli aller voir Stone de John Curran ce soir-là, pour le plaisir de voir Robert De Niro et Edward Norton se faire face une fois de plus. Et puis non. Il y a quelques jours j’avais regardé la bande-annonce de Senna sur Internet, un documentaire d’Asif Kapadia. Contre toute attente j’ai eu envie de voir le film. Je dis « contre toute attente », car voilà de nombreuses années que je ne m’intéresse plus à la F1, et il me paraît peu probable que je regarde un Grand Prix dans les cinquante années à venir. Mais voilà, j’ai été enfant.

J’ai été enfant dans les années 80, ado dans les années 90. J’ai été un garçon passionné de voitures avant de m’en désintéresser totalement. Le nom d’Ayrton Senna m’a fait rêver quand j’étais gamin. Alors j’ai eu envie de voir ce documentaire passé par Sundance et sorti en catimini sur Paris. J’ai eu envie de retrouver ce héros de ma jeunesse dont je me suis détaché au fil des ans. « Héros » est un mot fort, mais vous savez ce que c’est, on arrondit toujours un peu certains détails de l’enfance. Le film de Kapadia m’a replongé des années en arrière. Il ne m’a pas converti en aficionado de Formule 1, mais avec ces images d’archives dont le film est uniquement constitué, avec quelques commentaires en voix-off des personnes ayant côtoyé Senna, Kapadia trouve une voix cinématographique sensible.

D’abord parce que son sujet est fort, bien sûr. Ayrton Senna, champion automobile, héros brésilien, destin tragique. Un homme pareil fait une matière passionnante pour un documentaire. Mais il y a autre chose. Il y a ce regard sur les coulisses de ce sport, ces briefings d’avant-course entre pilotes offrant tension et détente. Il y a cette marque laissée par Senna sur son pays, l’influence que ce sportif a eu sur la santé morale de ses concitoyens, l’enthousiasme national pour lui, la détresse profonde que sa disparition a entraîné (essayer de trouver une personnalité française dont le décès aurait un tel impact sur le peuple, vous n’en trouverez pas). Il y a aussi, bien sûr, la compétition sportive entre Senna et Alain Prost. Ces ennemis intimes ayant donné le meilleur ou le pire d’eux-mêmes pour arriver premier au nez et à la barbe de l’autre. A travers les images d’archive, Kapadia parvient à nouer une tension hautement cinématographique entre Senna et Prost, leur lutte continuelle, tantôt fraternelle, souvent haineuse, qui fait ces grands antagonistes cinématographiques, si loin et pourtant si proches.

Où étais-je en ce funeste jour de mai 1994, pendant que sur le circuit d’Imola à San Marin, deux pilotes perdaient la vie au cours du même week-end, dont Ayrton Senna, fonçant à 300 kilomètres heure dans un mur ? C’était un dimanche, j’avais 12 ans, et je ne me suis plus jamais vraiment intéressé à la F1. Le cœur battant, j’ai revécu ces épisodes du passé, de la vie d’Ayrton Senna, de mon enfance. J’ai découvert les funestes coulisses de ce Grand Prix à Imola, les attentes, les nervosités, et l’inéluctabilité d’un week-end violent et tragique. Mourir trop jeune et trop vite a forgé la légende de Senna, et offert un documentaire aussi palpitant qu’émouvant au cinéma, sorti aussi discrètement que Senna est parti en faisant du bruit.

mardi 31 mai 2011

Very Bad Trip 2 : to scratch or not to scratch ?


Parfois je me pose des questions. Je me demande si c’est moi qui en demande trop aux autres. Si je ne pousse pas le bouchon un peu loin. Si finalement, ça ne serait pas moi l’emmerdeur. Parfois je me demande ce que les autres voient dans une séance de cinéma. Ce qu’ils en attendent, comment ils aiment la vivre. En attendant de pouvoir répondre à ces questions à deux balles qui en valent des millions pour moi, je continue à m’énerver, ou à m’indigner pour employer l’expression de Stéphane Hessel. Oh non, cette indignation-là n’a rien à voir avec celle des espagnols. La mienne est purement liée à la religiosité que j’insuffle dans mon rapport aux séances de cinéma. La mienne tient dans la constatation régulière et décourageante du comportement égoïste et je-m’en-foutiste de certains spectateurs.

Je sais je radote un peu, mais tant que le radotage ne portera pas ses fruits sur mes congénères spectateurs, je persisterai. Ce vœu pieu est un comble pour l’athée que je suis, mais on peut toujours rêver. L’expérience qui déclenche ici cette nouvelle saillie – bah oui, ça ne sort pas de nulle part – s’est tenue dimanche soir devant Very Bad Trip 2, la suite de la comédie surprise de 2009 qui avait, fait rare pour une comédie américaine, fait hurler de rire le box-office français. Si je m’amusais dans la queue à penser que la thaïlandaise qui discutait devant moi avec ses deux amis était en fait un homme (sa voix laissait largement planer le doute, et ses mains aussi), mon problème du soir s’est trouvé assis à ma gauche dans la salle.

Un grand brun à lunettes, casque à la main, venu avec deux potes apparemment, l’air un brin bobo et cool. Pas le type de spectateur qui fait hurler mon radar à emmerdeurs, mais apparemment, mon radar était grippé ce soir-là. Le premier truc qui m’a gonflé chez lui, c’est sa faculté à étaler amplement ses jambes au-delà de son accoudoir (notre frontière !), et à leur imprimer un régulier mouvement balancier de gauche à droite, cognant inlassablement sa jambe contre la mienne sans que ça le gêne le moins du monde. C’était les pubs, je suis plus tolérant pendant la mise en bouche du film, donc j’ai laissé faire. Le film commencé, il gardait ses aises, mais en étant moins remuant.

Et puis, je me suis mis à entendre un scratch. Ce bruit familier qui peut être causé par tout et n’importe quoi, des chaussures réajustées, un portefeuille qui s’ouvre. J’ai eu l’impression que le bruit venait du rang de devant, je me suis penché un peu pour voir d’où venait ce bruit qui semblait ne pas vouloir s’arrêter. Et le bruit s’arrête. Bon, tant mieux. Je me replonge dans le fil de la comédie de Todd Phillips, qui au passage se résume à un remake en Thaïlande du premier opus, donc sympa, donc parfois drôle, mais donc aussi sans franche surprise, sans saveur ajoutée, sans aucune chance de marquer durablement les esprits, malgré une virée dans un strip club trans éveillant des souvenirs traumatisants (mais hilarants pour nous) à l’un des personnages.

Tandis que je m’amusais gentiment donc des aventures de Phil, Stu, Alan et leur singe dealer, le scratch reprit son bruit entêtant, obsédant, agaçant. Quelqu’un autour de moi s’amusait à coller et décoller un scratch, une fois, deux fois, trois, quatre, dix, quinze fois. J’étais tellement persuadé que le bruit venait de devant qu’il m’a fallu plusieurs minutes pour comprendre que ce harassant scratch venait de mon voisin de gauche, et de son casque de scooter. Le mec s’emmerde-t-il ? Non, il a l’air de bien se marrer, mais régulièrement, il attrape le scratch du casque, et le colle, décolle, recolle. Comme s’il était seul avec ses potes, comme s’il était chez lui, comme si la salle n’était pas pleine et que je n’étais pas juste à côté de lui, à tolérer déjà ses jambes invasives.

Après avoir fait preuve de patience, je n’y tiens plus et me tourne vers le mec en lui balançant un « Oh ! » réprobateur pensant qu’il comprendra de quoi il retourne et me laissera continuer à profiter du film. Mais non. Ca ne suffit pas. Le mec est soit aussi naïf qu’une carotte, aussi lent qu’une tortue ou tout simplement con comme ses pieds. Difficile de déterminer sur le coup. Toujours est-il qu’à mon « Oh ! », mon voisin me regarde alors droit dans les yeux, benoitement, et me dit « Pardon ? Quoi ? ». J’ai horreur qu’on me parle pendant un film, alors sa remarque a le don de m’énerver. « C’est bon là le scratch ! ». « Quoi ? » répond-il encore.
« Le bruit du scratch là, j’essaie de regarder le film.
- Ah bon ? Ah bah fallait le dire.
- Bah je le dis là.
- Je pouvais pas savoir.
- Ca me parait évident pourtant ».
Fin de la discussion qui n’aurait même pas dû être. Je vois le mec se pencher vers le pote à sa gauche et lui murmurer quelque chose, sûrement qu’il a un chieur à côté de lui, j’en sais rien et je m’en fous. Tout ce que je constate, c’est que j’ai raté une scène du film pendant que monsieur scratchait et me racontait sa vie. Heureusement que Very Bad Trip 2 est un film léger, j’arrive ensuite à me replonger dedans sans trop de difficulté malgré l’énervement ambiant.

J’ai beau être maniaque, je comprends que l’on fasse des petits bruits anodins, de façon ponctuelle, devant un film. Mais qu’on soit capable de jouer inlassablement avec un scratch de façon bruyante dans une salle de cinéma, et que l’on s’étonne ensuite que cela puisse gêner les autres, en regardant son voisin comme si c’était lui l’emmerdeur, c’est gonflé. D’autant que 20 minutes plus tard, monsieur recommençait à jouer avec son scratch. J’ai été à deux doigts de m’énerver, j’ai attendu, et finalement c’est son deuxième pote qui lui a demandé d’arrêter. Ouf, je ne suis pas fou.

dimanche 29 mai 2011

J'ai testé le Ciné-Club de Jean Douchet

Il y a tant de choses à voir et à faire quand on est cinéphile à Paris, c’est affolant et excitant à la fois. On peut se contenter d’aller voir un maximum de nouveaux films sortant chaque mercredi, cela suffirait à couper de toute vie sociale. A une époque c’est ce que je faisais. Je passais tous mes week-ends, du samedi matin au dimanche soir, enfermé au cinéma pour voir toutes les nouveautés qui me tombaient sous les yeux. J’en suis sorti assoiffé de variété, d’une recherche de cinéma différente, plus ouverte, plus large, plus excitante. Il y a tant de projections spéciales sur la Capitale qu’il est difficile de se satisfaire du tout-venant.

Il y a quelques jours, un ami cinéphile était de passage à Paris, en provenance de province et assoiffé de projections parisiennes. On s’est retrouvé à côté du Quartier Latin sans avoir prévu exactement ce que nous verrions, lorsqu’il me proposa d’aller au Cinéma du Panthéon. C’était justement le soir où Jean Douchet tenait sa séance Ciné-Club. Tiens, voilà une chose que je n’avais encore jamais faite, assister au Ciné-Club de Douchet, cet éminent critique et historien du cinéma qui a commencé à aiguiser sa plume cinéphile sur les même bancs critiques que Truffaut, Godard et la bande de la Nouvelle Vague passée de critiques à cinéastes.

J’ai donc découvert qu’à chaque saison du Ciné-Club de Douchet, une thématique, ou un cinéaste est mis à l’honneur. Cette saison qui touche à sa fin est consacrée à Jean Renoir. Décidément, les choses sont bien faites, car le cinéma français pré-Nouvelle Vague, et notamment Renoir, est une de mes impardonnables lacunes d’amateur de cinéma. On alla donc prestement s’installer sur des sièges couleurs chocolat de la salle du Cinéma du Panthéon pour découvrir (pour ma part) Le testament du docteur Cordelier, un des derniers films tournés par l’impressionnant cinéaste français, réalisé à l’origine pour la télévision en 1959. Jean Douchet nous rejoindrait en fin de projection pour discuter du film.

En ouverture du film, Jean Renoir lui-même s’installe dans un studio pour présenter son film et commencer à en faire la narration, jusqu’à ce que sa voix disparaisse pour laisser le film se tisser de lui-même. Ce qui se trame ensuite sous nos yeux est une variation sur le célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde créé par Robert Louis Stevenson. Un notaire, maître Joly, découvre que son ami le docteur Cordelier, spécialiste ès psychiatrie, fait des expériences dans son laboratoire sur un certain monsieur Opale, un sinistre individu recherché pour de nombreuses agressions dans les rues de Paris.

Pour tout dire, je ne connaissais pas ce Testament du Docteur Cordelier. Et si l’on m’avait mis le film sous les yeux sans me préciser son année, j’aurais eu du mal à croire qu’il s’agissait là d’un film de 1959. Difficile de croire que le film est contemporain de la naissance de la Nouvelle Vague, tant il est empreint d’un classicisme formel renvoyant à un cinéma au moins dix ans plus vieux. Pourtant il ne s’agit pas là d’un défaut. Justement, Renoir se joue de l’aspect vieillot de son film en y insufflant des éclairs de modernité, bien que rares. Il y a également un plaisir décalé à voir ces acteurs surjouer de façon déjà surannée pour l’époque. Jean-Louis Barrault et Teddy Bilis se complaisent dans l’archétype d’un jeu à l’ancienne.

Et puis il y a ce mystère planant sur le film, cette compréhension que nous sommes là devant un cas à la Jekyll et Hyde sans que cela soit révélé avant longtemps dans le récit. C’est ce qui fait le sel du film, cette volonté de retarder le moment où la lumière sera faite sur cet étrange personnage qu’est Opale, sous les traits duquel Barrault brille de fantaisie dans ses démarches et mimiques. Un film m’ayant donné le goût de refaire mes lacunes en vieux cinéma français.

A la fin de la projection, Jean Douchet s’est présenté devant nous, se lançant avec volubilité sur le film de Renoir, son histoire, ses caractéristiques, la difficulté à en saisir toutes les nuances et interprétations. Douchet est calme, encyclopédique dans ses connaissances, et parle longuement. Il se sera même amusé à faire un parallèle entre la bourgeoisie ayant l’argent et le pouvoir qu’ils s’octroient sur leurs employés sans argent avec une certaine actualité résumée par l’acronyme DSK… Douchet donne la parole aux spectateurs que nous sommes, demandant combien d’entre nous n’avaient jamais vu le film, nous donnant le micro pour lui poser des questions, rebondissant sans cesse dans la direction qu’il veut donner à sa master class. C’est amusant à observer, et passionnant à écouter. On ressort de la salle dans la nuit, tenté de venir à la prochaine cession, en attendant de connaître le cinéaste mis à l’honneur la saison prochaine.

jeudi 26 mai 2011

Martha Marcy May Marlene : Cannes à Paris, c'est parti !

A l’heure où le plus grand festival de cinéma au monde vient de tirer sa révérence, les films qui ont fait son actualité pendant douze jours débarquent sur Paris. Pas ceux qui se disputaient la Palme d’Or – même si celui qui l’a emportée est déjà à l’affiche – mais ceux qui dans l’ombre des plus médiatisés ont également fait le quotidien des festivaliers, et le bonheur de nombreux cinéphiles. Les sélections parallèles sont reprises dès cette semaine dans trois lieux de la capitale : Un Certain Regard au Reflet Médicis, La Quinzaine des Réalisateurs au Forum des Images, et dans quelques jours La Semaine de La Critique à la Cinémathèque Française.

L’an dernier, c’est par ce biais qua j’avais découvert, dans la roue de la Croisette, Ha Ha Ha, The Silent House, Simon Werner a Disparu, Bedevilled (sortie en France directement en DVD sous le titre Blood Island), et l’inédit Two Gates of Sleep. Si l’an passé les films de la Quinzaine des Réalisateurs étaient très alléchants, Un Certain Regard et La Semaine de la Critique prennent le dessus en 2011. Malheureusement, l’agenda très serré, le temps d’un week-end seulement, de la reprise de la Semaine de la Critique va m’empêcher d’y assister alors que le Grand Prix de cette section, Take Shelter, est un des films que j’attends le plus cette année.

Tant pis, j’ai déjà de quoi voir des films excitants entre les deux autres sections. Et je me suis déjà mis à l’œuvre en allant voir aujourd’hui Martha Marcy May Marlene au Reflet Médicis. Remarqué au Festival de Sundance l’hiver dernier, le premier long-métrage de Sean Durkin sera certainement l’un des films indépendants américains les plus remarqués de l’année. Sa protagoniste, Martha, est une jeune femme ayant fuit la secte dans laquelle elle avait élu domicile depuis deux ans. A bout, sans repères, perdue, elle est recueillie par sa sœur. A cette dernière, Martha ne parvient à avouer où elle a passé les derniers mois au cours desquelles elle n’a donné aucun signe de vie. Tandis qu’elle redécouvre la vie extérieure auprès de sa sœur et son beau-frère, qui ne savent pas par quel bout la prendre, Martha est hantée par les souvenirs de sa vie au sein de la secte.

Sean Durkin choisit donc une structure narrative troublante, entrecoupant passé et présent avec une fluidité qui confine parfois à l’exercice de style. Mais ce travail formel n’est là que pour souligner une atmosphère étrangement angoissante, prenant le récit - et du même coup le spectateur - à la gorge. Posé entre la campagne new-yorkaise (la secte est située dans une ferme de l’État) et une villa en bord de lac du Connecticut, la caméra de Durkin, rarement à l’arrêt, cherchant toujours le mouvement, glisse avec un soin faisant rapidement naître la tension. C’est son cadre, cette terre, cette forêt, ce lac, qui inscrivent un climat naturaliste accentuant les sensations. C’est le regard d’Elizabeth Olsen, une jeune comédienne à la fois fragile, belle et inquiétante. C’est la confrontation entre ces deux mondes, celui tellement matériel de la sœur et de son époux dans leur grande villa face à celui épuré et anachronique de la ferme sectaire.

Ce qu’il y a d’intéressant dans le regard de Durkin, c’est qu’il rend froid les deux mondes qui sont censés être opposés. Si son regard sur l’embrigadement et la vie sèche et violente au sein de la secte accouchent d’une jeune femme perturbée et déconnectée de la réalité, on la voit être recueillie dans une famille froide malgré elle, dans laquelle Martha ne parvient pas à trouver des repères censés la ramener vers la lumière. Martha Marcy May Marlene s’inscrit dans une mouvance de cinéma indépendant américain fuyant la complaisance vis-à-vis du portrait de l’Amérique à dépeindre, une Amérique grise au mieux, anxiogène, à mille lieux du clinquant des villes, dans cette campagne floutant la temporalité, où la seule vérité est l’incertitude. On sent le film proche de Two Gates of Sleep, déjà à Cannes l’année dernière, ou plus récemment de Winter’s Bone, deux films dans lequel on trouvait, hasard ou pas, Brady Corbet dans le premier et John Hawkes dans le second, les deux figures masculines marquantes de Martha Marcy May Marlene. Le film n’a pas volé le Prix Regard Jeune à Cannes.

mardi 24 mai 2011

Clap de fin sur le Festival de Cannes 2011

Je crois que ça ne m’était jamais arrivé auparavant. Alors que le Festival de Cannes a fermé ses portes sur son palmarès dimanche soir, Robert De Niro et son jury m’ont retiré cette savoureuse attente annuelle des films les plus excellemment primés à la manifestation azuréenne. Chaque année, alors que la Croisette rend son verdict, le décompte commence pour cultiver l’impatience de voir la Palme d’Or et son dauphin s’étant consolé avec le tout de même éloquent Grand Prix. Pas cette année. Cette année, moi-même et un certain nombre de spectateurs n’ayant pas mis les pieds à Cannes ont déjà vu ces deux films. Deux films on ne peut plus différents que j’ai accueillis et vécus avec une émotion bien différente.

Au gigantisme cosmique de The Tree of Life a répondu la banalité attendue du Gamin au Vélo, tous deux déjà sortis en salles. Dimanche soir j’étais devant la télé, ne coupant pas à ce rendez-vous annuel qu’est la Cérémonie de Clôture du Festival de Cannes. Si l’ouverture est somme toute affaire d’affinité avec la maîtresse de cérémonie (ou le maître) – et cette année je dois bien avouer que l’affinité n’était pas forte avec Mélanie Laurent – la clôture est une bulle de curiosité où l’excitation peut trouver sa place. C’est généralement le cas pour moi. J’adore cette attente spéculative des derniers instants. Ces visages parsemés dans cette immense salle sur lesquels on s’amuse à reconnaître celles et ceux qui ont donc été rappelés par Thierry Frémaux, signifiant donc leur présence ou celle du film au Palmarès du plus grand festival de cinéma au monde.

Chaque année, je regarde ce Grand Théâtre Lumière et découvre avec une joie ou une déception très enfantine celles et ceux qui verront leurs noms associés à jamais au Festival de Cannes. Chaque année je me demande lesquels des films que j’ai guettés et scrutés dans la presse et sur le web vont repartir avec un prix. Chaque année je suis déçu dans une certaine mesure, car on s’en est tous rendu compte un jour ou l’autre, les palmarès pleinement satisfaisants n’existent pas, ou si rarement.

En ce jour de mai 2011, je découvrais les visages de Ryan Gosling et Nicolas Winding Refn, ceux de Jean Dujardin, Bérénice Bejo et Michel Hazanavicius, ceux des frères Dardenne, de Cécile de France et de leur gamin au vélo, ceux de Maïwenn Le Besco et de ses acteurs et actrices, et d’autres dont les visages ne me disaient rien. Et les spéculations commençaient. Ma première pensée alla aux Dardenne : « Eh merde, ils sont encore là eux, pourvu qu’ils n’aient pas la Palme ! ». Ma peur de les voir entrer dans l’histoire en devenant les premiers à remporter trois Palmes d’or me donna tout à coup des sueurs froides. Pourvu qu’ils aient un « petit » prix, même si une telle chose n’existe pas à Cannes.

Prix du Jury… Polisse de Maïwenn. En voilà une que je déteste, mais son film a l’air bien. Heureusement, elle semble meilleure cinéaste que mère. Prix du Scénario… Footnote (Hearat Shulayim), l’israélien qui n’a pas déchaîné les passions pourtant parmi les festivaliers, même si la présence au générique de l’excellent Lior Ashkenazi me rend tout de suite ce film attirant. Prix d’interprétation féminine… Kirsten Dunst pour Melancholia de Lars Von Trier. Le jury aurait-il trouvé là le moyen de récompenser un film presque unanimement salué par la critique (française ?) sans pour autant donner un prix au banni Lars Von Trier suite à ses propos plus que douteux lors de sa conférence de presse ? Peut-être.

Tandis que Jean Dujardin venait chercher son Prix d’Interprétation Masculine sur scène - en saluant théâtralement Robert de Niro - pour sa performance muette et en noir et blanc dans The Artist, et passé l’excitation et la grande satisfaction de voir Nicolas Winding Refn se voir attribuer le Prix de la Mise en Scène pour son alléchant Drive (que Cannes a transformé en mon film le plus attendu des mois à venir, à peu de choses près), je me suis donc mis à m’inquiéter. Il ne restait plus que le Grand Prix et la Palme d’Or à remettre, et les Dardenne et leurs acteurs étaient toujours assis dans la salle à attendre une récompense. Oh la mauvaise blague. Me faites pas ça. Je l’ai vu il y a moins d’une semaine leur Gamin au vélo, et les voir rafler la Palme avec un tel film me minerait. Donnez-leur le Grand Prix mais pas la Palme. Le Grand Prix mais pas la Palme. Le Grand Prix. Allez. Yes. YES ! Ouf ! Ils ont le Grand Prix ! Ex-æquo avec Bir zamanlar Anadolu’da (Once upon a time in Anatolia), le nouveau film du turc Nuri Bilge Ceylan, dont presque toutes les critiques s’accordaient à dire que ce film contemplatif de 2h40 en toute fin de festival, c’était un ennui assez inévitable. Mais Ceylan, comme les Dardenne, parvient toujours à charmer les jurys cannois avec ses films, et ne repart jamais sans son prix. Voici donc les belges et le turc à se partager le Grand Prix, succédant à Des Hommes et des Dieux.

Mais alors qui donc pour la Palme ? Je n’ai pas repéré d’autre équipe de film à l’écran, même si j’ai raté le début de la cérémonie et que j’ai donc pu rater un cinéaste. Lorsque Robert De Niro se lève pour annoncer le film et son réalisateur, je me cambre vers la télé, j’ouvre mes oreilles au maximum pour entendre le titre le plus rapidement possible, et je tombe presque des nues en entendant de Niro annoncer The Tree of Life de Terrence Malick. Je ne l’attendais pas. Je ne l’attendais plus. Avant le festival, c’était une Palme d’Or toute désignée, imbattable, assurée. Après sa projection lors du Festival, les sifflets se disputant aux applaudissements, les critiques dubitatives dialoguant avec celles l’intronisant au panthéon des œuvres cinématographiques les plus ambitieuses et fascinantes, j’imaginais un jury tout aussi déchiré et un autre film s’en allant avec la Palme.

J’avais oublié que les plus belles Palmes sont celles qui divisent, qui bousculent, qui enthousiasment autant qu’elles laissent perplexes. Le 64ème Festival de Cannes s’est achevé, un excellent cru paraît-il. Dans les sections parallèles, Take Shelter, pour lequel j'ai déjà mentionné mon attente, a remporté le Grand Prix de la Semaine de la Critique, ou Kim Ki-Duk, revenant avec Arirang, succède pour le Prix Un Certain Regard à son compatriote coréen Hong Sang Soo qui l'avait lui remporté pour Ha Ha Ha en 2010. 
Je ne doute pas d’être révolté par l’absence de certains au Palmarès une fois que je les aurai vus, dans quelques mois. Mais je doute encore moins que Robert De Niro, Olivier Assayas, Johnnie To, Martina Gusman, Jude Law, Linn Ullmann, Uma Thurman, Mahamat Saleh Haroun et Nansun Shi ont fait le choix de l’exigence, de l’évidence et de la grandeur pour le Festival de Cannes dont ils avaient la responsabilité. Ils ont bien fait de récompenser l’invisible Malick.
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