lundi 23 septembre 2013

L’Étrange Festival 2013, suite et (déjà) fin...

Chaque année, raconter mes découvertes cinématographiques à l’Étrange Festival est un rituel qui s’étend sur plusieurs jours. Cette année, à peine ai-je commencé à le relater que le festival était terminé, pendant que mon dernier compte-rendu s’est lui fait attendre. Il y a quelques jours je racontais les déceptions « Berlin File » et « Confession of murder » et la réjouissance « Ghost Graduation ». Après mon billet plus développé sur « Snowpiercer », me voici donc de retour pour les trois autres films vus à l’Étrange, alors que la manifestation est terminée depuis quelques jours déjà.

Oui, vous comptez bien, j’aurais voulu en voir 17 ou 18 cette année, mais je n’ai même pas atteint la barre des dix en fin de compte. La faute au nouveau système de billetterie du Forum des Images et surtout à mon emploi du temps chargé qui m’a même fait rater l’un des films que j’attendais le plus au Festival, « A Field in England » ou « English Revolution » en version française, le nouveau film de Ben Wheatley, à qui l’on doit les excellents  « Down Terrace », « Kill List » et « Touristes ». Un raté d’autant plus rageant que le film anglais ne sortira pas en salles en France, mais au lieu de cela vient tout juste de sortir directement en VOD, un choix probablement adoubé par le réalisateur lui-même étant donné tout le bien qu’il pensait de la sortie simultanée en Grande-Bretagne en salles et en VOD. Quand le réalisateur lui-même commence à se réjouir de voir son film sortir en même temps en VOD et en salles, c’est la mort de la salle de cinéma qui avance à petit feu. C’est triste.

Si je n’ai pu voir « English Revolution », j’ai en revanche vu « The Station », un petit film d’horreur autrichien réalisé par Marvin Kren et incroyablement survendu par le même homme qui un an plus tôt nous avait survendu l’horrible remake d’ « Histoires de Fantômes Chinois » (il aggrave son cas d’année en année). Bon, n’exagérons rien, « The Station » n’est pas si mauvais que cela, mais lorsque l’on nous annonce avant la projection un film d’une maîtrise incroyable, un futur grand nom du cinéma de genre qui va compter dans les années à venir, et que l’on découvre un gentil p’tit nanar drôle mais assez mal fagoté, on sort forcément déçu.

« The Station » suit une équipe de scientifiques étudiant le réchauffement climatique dans les Alpes  qui se trouve confrontée à un organisme entraînant la mutation de la faune locale, rendant celle-ci particulièrement agressive à l’égard de l’homme. L’univers clos de la station d’étude et de ce bout de montagne est plutôt bien géré et offre un temps un certain potentiel dans la tension, mais celle-ci retombe très vite lorsque l’on découvre les monstres attendus, et surtout la façon dont ils sont perçus.  Krent choisit une caméra subjective qui rend les attaques des bêtes mutantes plus ridicules que flippantes, un ridicule qui va atteindre son paroxysme dans le dénouement du film, nanaresque à souhait.

Heureusement, je n’en suis pas resté là à l’Étrange Festival, et si je n’ai pas pu voir le nouveau Ben Wheatley (je sais, je rabâche), j’ai pu attraper le nouveau Sono Sion, qui venait tout juste de faire sa Première Mondiale à la Mostra de Venise, ainsi que d’être projeté au Festival de Toronto, avant de sortir dans son Japon natal ces jours-ci. Après être resté des années sans être visibles sur les grands écrans français hormis dans les festivals, le cinéaste nippon a vu deux de ses films sortir en salles ces derniers mois, le puissant « Land of Hope » succédant au poétique et sulfureux « Guilty of Romance ». Et « Why don’t you play in Hell » constitue une œuvre de plus de Sono Sion qui mériterait amplement d’être amené sur les grands écrans hexagonaux.

La capitale mondiale de la cinéphilie ne peut que se réjouir d’un tel film, parfois sauvage et rageur, d’autres amer et poétique. Le long-métrage suit les tribulations d’une bande d’amis sur le point d’entrer dans l’âge adulte, passionnés de cinéma et rêvant de faire un grand film quand ils seront plus mûrs. Dix ans plus tard, la passion ne les a pas quittés, mais ils sont restés amateurs, n’ayant toujours pas touché du doigt leur rêve. Parallèlement, un yakuza s’apprête à accueillir sa femme qui vient de passer dix ans en prison. Pour son retour, il aurait voulu qu’elle soit fière de sa fille qui se rêve actrice. Les chemins des apprentis cinéastes et du couple père/fille yakuzas sont destinés à se croiser…

« Why don’t you play in Hell ? » n’est pas une simple déclaration d’amour au cinéma. C’est un cri du cœur en direction du cinéma tel qu’il se fait rare, le 35mm et ses énormes caméras, les cabines de projection où le bruit des bobines est synonyme de bonheur cinéphile. Ces salles de cinéma qui se vident (dans certains pays), peut-être parce que c’est la crise, peut-être parce que l’on peut désormais regarder les films sur son ordinateur, sa tablette ou son téléphone. Une certaine mélancolie se dévoile entre les lignes du film de Sono Sion, mais une mélancolie qui ne cache jamais la passion, l’exaltation, l’envie qui parcourent le film et les personnages.

C’est parfois maladroit, le film bouillonne tant d’émotions qu’il manque peut-être parfois de tenue, mais c’est aussi ce qui fait sa force et son pouvoir de séduction sur les amoureux des salles obscures qui étaient présents à la projection. Comme une évidence, « Why don’t you play in Hell ? » s’est vu récompensé du Prix du Public, son amour du cinéma ayant trouvé sans surprise écho auprès de ses spectateurs.

La cérémonie qui a vu triompher Sono Sion s’est ponctuée par un film de clôture séduisant à défaut d’être franchement mémorable, « Haunter ». Il s’agit là du nouveau long-métrage réalisé par le canadien Vincenzo Natali, révélé il y a 15 ans (déjà !) par « Cube », et à qui l’on doit notamment le fascinant « Nothing » et l’irritant « Splice ». A la sortie du film, tout le monde semblait résumer le film de la même façon, à quelques mots près : « C’est Un Jour Sans Fin dans une maison hantée ».  C’est toujours un peu dommage de réduire un film à une telle formule, même si force est de constater qu’il s’agit peu ou prou de cela.

Abigail Breslin (la gamine de « Little Miss Sunshine » qui a grandi) y incarne une adolescente semblant condamnée à revivre continuellement la même journée dans une sombre maison avec des parents et un petit frère qui eux ne semblent pas se rendre compte que chaque jour est le même que le précédent. Elle seule semble avoir compris qu’ils sont tous morts et qu’ils n’ont d’autre choix que de rester dans cette maison à revivre cette journée. Pourtant elle veut savoir ce qui leur est arrivé, et quelles sont ces voix et ces ombres inquiétantes qui parsèment la maison. La situation intrigue, la film happe occasionnellement, mais ne parvient pas à conserver sa fraîcheur et son attrait tout du long.

Malgré cela si cette année j’avais pu venir chaque jour au festival et voir tous les films qui me faisaient envie avant le début des festivités, j’aurais pu voir un beau clin d’œil dans cette répétition quotidienne des jours en clôture du festival. L’Étrange Festival 2013 aura vu une nette baisse de régime de ma part, mais puisque l’an prochain marquera la vingtième édition du Festival préféré des parisiens amateurs de cinéma de genre, je ne doute pas qu’en 2014, je tenterai de redoubler d’effort pour satisfaire mes désirs cinéphiles.

lundi 16 septembre 2013

Snowpiercer (Le Transperceneige), ou le danger de l'attente

Je me souviens de ce jour de juin 2004 où j’ai vu pour la première fois « Memories of Murder ». De celui de mai 2006 où j’ai découvert « The Host ». De cette projection de « Barking dogs never bite » à Paris Cinéma à l’été 2006 et de celle de « Mother » au Reflet Médicis au printemps 2009. Je m’en souviens car chaque film de Bong Joon-Ho constitue une proposition cinématographique sans pareille, un cinéma qui au fil des ans a fait du cinéaste coréen un de mes préférés, dont chaque nouvelle œuvre constitue sans conteste mon film le plus attendu de l’année.

En 2013, comme ses compatriotes Park Chan-Wook et Kim Jee-Woon, Bong Joon-Ho a quitté les frontières coréennes pour entreprendre un film international. Pendant que Park est parti réaliser un thriller hitchcockien, « Stoker », et Kim un film d’action cartoonesque, « Le dernier rempart », Bong Joon-Ho est lui venu en Europe s’attaquer à l’adaptation d’une bande dessinée française des années 80, « Le Transperceneige ». Cela fait suffisamment d’années que le réalisateur coréen travaille sur ce projet (produit au passage par Park Chan-Wook) pour savoir que malgré cet appel de l’Occident, « Snowpiercer » est tout de même un film personnel pour le réalisateur de « Memories of Murder ».


Attendu à Cannes où il n’a finalement pas été sélectionné, « Snowpiercer, le Transperceneige » est finalement arrivé en France via le Festival du Cinéma Américain de Deauville (un choix étonnant) et l’Étrange Festival, où il était projeté le 8 septembre au Forum des Images. L’UGC Ciné Cité Les Halles a flairé le bon coup et a profité de la présence du cinéaste coréen dans le quartier ce soir-là pour organiser lui aussi une avant-première (le film ne sortira en salles en France que le 30 octobre prochain). Snowpiercer arrive auréolé de son carton au box-office coréen, où il a récemment franchi les 9 millions d’entrées (un excellent score). Il nous arrive également alors que les cinéphiles américains grincent des dents depuis qu’ils ont appris il y a quelques jours que le distributeur local, The Weinstein Company, avait demandé à Bong Joon-Ho de faire des coupes pour proposer un montage différent (probablement plus court et moins sombre) pour la sortie nord-américaine du film.

Heureusement la France n’est pas concernée, et c’est bien la director’s cut de « Snowpiercer, le Transperceneige » qui sortira dans nos salles, et que j’ai pu découvrir dimanche soir aux Halles après une introduction de Bong Joon-Ho lui-même, accompagné des auteurs français de la BD et de l’un des seconds couteaux du film, l’acteur Tomas Lemarquis. Et puis finalement, après quatre ans d’attente pour découvrir le nouveau film de mon cinéaste coréen favori, la lumière s’est éteinte et « Snowpiercer » a démarré.

C’est long, quatre ans d’attente. Malgré la légère pointe de déception qui avait accueilli ma découverte de « Mother » en 2009, j’ai laissé mon attente à l’encontre de Snowpiercer grandir jusqu’à la déraison.  « Memories of Murder » et « The Host » sont de trop grands films pour que chaque nouvelle réalisation de leur créateur ne soit vécue comme l’un des grands évènements cinématographiques de l’année. L’excitation était si grande, la barre si haute. Le temps et la maturation diront si j’ai eu tort, mais en ce dimanche 8 septembre 2013, l’amertume de la déception s’est faufilée subrepticement jusqu’à moi lorsque la lumière s’est rallumée.

Il n’y a rien de plus terrible que de désirer si ardemment un film pendant des mois pour en ressortir en se disant que c’était « bien ». Nourrir l’espoir que ce pourrait être le film de l’année, et comprendre que ce ne sera qu’un bon film. Elle est terrible cette attente, et cruel ce désir.
Oui, j’ai aimé Snowpiercer. J’ai aimé cette Terre frappée par un nouvel âge glaciaire où les derniers survivants se sont réfugiés dans un train faisant le tour de la planète sans jamais s’arrêter. Un train divisé en castes où il ne fait pas bon se trouver dans le ghetto des derniers wagons. Mieux vaut l’opulence des wagons de tête, et cela fait 17 ans que cela dure. Curtis en a assez d’être au fond du train à manger cette gelée à la composition douteuse. Il veut que l’équité sociale soit établie et mène une rébellion qui va voir les pauvres des derniers wagons remonter le train jusqu’à celui qui règne en maître dans leur abri de fortune, Wilford.

Il n’est pas difficile de voir ce qui a pu intéresser Bong Joon-Ho dans la BD française, et dans sa transposition sur grand écran. Faire un film de genre futuriste pour parler des maux actuels de la société, il avait fait la même chose avec « The Host » en faisant d’un film de monstre une parabole sur la politique guerrière américaine. Alors oui, Snowpiercer dénonce beaucoup de travers, l’exploitation du pauvre par le riche, la transparence de la pauvreté lorsque l’on est riche, la répression de ceux qui osent se révolter pour s’extraire de leur condition… Les thèmes forts ne manquent pas dans Snowpiercer. Et Bong Joon-Ho s’amuse à exploiter l’espace clos du train, faisant de chaque passage de wagon à wagon une aventure, faisant de l’avancée des protagonistes un  voyage à travers des univers qui sont comme des mini-tableaux de la société.

Mais quelque chose manque. Malgré cette odyssée en huis-clos, malgré les métaphores, malgré la composition amusante de Tilda Swinton et le charisme discret de Song Kang-Ho, une sensation de familiarité se fait jour. La structure du film est trop linéaire, l’intrigue trop classique, les personnages trop peu épais. Le plaisir est là, l’efficacité, le discours, la sensation de regarder un bon film est réelle. Mais où est la patte Bong Joon-Ho ? Où se trouve ce regard affûté qui est d’habitude le sien, ce regard qui nous offre des films coups de poing, inattendus, imprévisibles, alors que tout ici semble quelque peu déjà vu. La société futuriste qui écrase le pauvre, lequel se révolte pour prendre en main son destin et toucher du doigt ce dans quoi la richesse se repaît, on l’a vu dans quantité de films (il y a quelques semaines à peine, dans « Elysium »…), mais je n’attendais pas de Bong Joon-Ho un film de science-fiction qui ressemble à tant d’autres, aussi bon soit-il. Je voulais cette étincelle qui transforme le bon film en grand film.

Si j’ai pris un certain plaisir devant « Snowpiercer », mon monde n’a pas été chamboulé par la découverte du film comme il avait pu l'être par « The Host ». Le film ne m’a pas pris aux tripes, enthousiasmé et bouleversé comme « Memories of Murder ». Il n’a pas non plus soufflé un vent de poésie délicate comme l’avait fait « Shaking Tokyo », le sketch que le cinéaste coréen avait réalisé pour « Tokyo ! ». En découvrant Snowpiercer, j’ai vu un bon film de science-fiction, mais après avoir goûté si souvent à la grandeur, il est difficile de se satisfaire de moins.

lundi 9 septembre 2013

L'Étrange Festival, 19ème du nom, a commencé !

L’Étrange Festival. Pour les amateurs de films de genre, le rendez-vous annuel de la rentrée est un événement cinéphile incontournable. A chaque entame du mois de septembre, c’est un irrésistible défilé de films noirs, d’horreur, de SF et d’épouvante, un bestiaire cinématographique de tous horizons qui offre un programme si alléchant que confectionner son emploi du temps de projections est un vrai calvaire où les sacrifices sont légion.

Cette année encore, mes envies sont grandes, trop grandes pour mon temps limité, d’autant que cette année je n’ai pas cherché à avoir de places presse et que le Forum des images a augmenté ses tarifs. Mais je ne vais pas pour autant mégoter sur l’événement, d’autant que pour se mettre en jambes, j’ai pu voir rapidement deux des trois films coréens sélectionnés par l’équipe du festival. La  Corée du Sud est donc présente en force cette année, d’autant que l’un de ses représentants, « The Berlin File » a fait l’ouverture du festival et qu’il s’agissait là d’une chance quasi unique de voir le film de Ryu Seung Wan sur grand écran puisque vraisemblablement, Wild Side le sortira directement en DVD sous le titre peu inspiré « The Agent ». Le cinéaste coréen commence à avoir l’habitude, ses films n’ont jamais droit à une sortie en salles chez nous malgré sa réputation, d’autant que son cinéma très orienté vers l’action appelle à être vu sur grand écran. L’Étrange Festival nous avait déjà permis de voir son précédent, « The Unjust », avant de le voir débarquer en DVD.

Ryu Seung Beom, l’un des acteurs principaux du film, et accessoirement frère du réalisateur, a profité de la cérémonie d’ouverture pour faire le déplacement à Paris et effectuer la présentation la plus rapide à laquelle il m’ait été donné d’assister pour ce genre d’événement, l’acteur remontant déjà les escaliers pour regagner sa place alors qu’il venait d’arriver devant l’écran pour dire une petite phrase. L’homme a beau être peu prolixe devant le public, il demeure l’un des meilleurs traits de « The Berlin File » (ou « The Agent » je n’arrive pas à me décider sur l’appellation).

Il faut dire que le film souffre de maux similaires à ceux qui émaillaient « The Unjust » : une incapacité de Ryu Seung Wan à lancer ses films et à caractériser ses personnages, une difficulté à fluidifier son intrigue (ou plutôt ses intrigues) et à définir les enjeux dramatiques du film, laissant le spectateur errer dans le vague la moitié du temps ou peu s’en faut. L’action se situe à Berlin, il est question d’agents nord-coréens espionnés par des agents sud-coréens tout en étant surveillés dans leur propre camp. Pendant que les nord-coréens regardent par-dessus leur épaule, l’agent sud-coréen essaie de mener à bien son job malgré une hiérarchie peu coopérative qui voit d’un mauvaise œil l’anticommunisme primaire de celui-ci. Hum… Les courses-poursuites s’enchaînent, les coups de feu, les affrontements en combat rapproché à la Jason Bourne.

Une fois le récit finalement à peu près posé, on se rend compte que les scènes d’action claquent et que si tout semble parfois un brin ridicule et le jeu des acteurs coréens forcé lorsqu’il s’agit de jouer en anglais (surtout Han Suk Kyu, surtout connu en France pour le brillant « The President’s Last Bang »), « The Berlin File » parvient à monter en puissance vers un dernier acte qui déménage. Et rehausse le niveau d’un film plaisant mais peu mémorable. Des qualificatifs que je peux malheureusement adjoindre également au second film coréen vu lors de cet Étrange Festival 2013, « Confession of Murder ».

Pourtant contrairement à « The Agent », « Confession of Murder » part sur les chapeaux de roue. Une séquence d’ouverture proprement bluffante, un flic courant après un tueur dans les ruelles pluvieuses de Seoul, caméra à l’épaule virevoltante trouvant des angles incroyables et accompagnée d’un photographie saisissante. Cela dure dix minutes et l’on en sort scotchés, bouche bée, parés à déguster ce qui semble s’annoncer comme un polar hallucinant… et puis non. Fausse alerte. Après une mise en bouche explosive, l’euphorie retombe aussi sec. La mise en scène se banalise, la photographie retrouve une atmosphère banale et sans aspérité. Et pour ne rien arranger, le scénario n’est pas des plus solides, la faute à une chronologie pas toujours claire et à une situation peu crédible.

Le film se pose 17 ans après une série de meurtres de femmes dont l’auteur n’a jamais été arrêté. La prescription pour les meurtres est de 15 ans, et si donc le coupable était enfin identifié, la justice ne pourrait rien contre lui. Et justement, un homme sort de l’ombre en écrivant un livre dans lequel il confesse être le tueur en série ayant sévi 17 ans plus tôt. Un jeu du chat et de la souris s’installe entre le flic chargé de l’enquête à l’époque, les familles des victimes qui veulent le punir eux-mêmes, et l’autoproclamé tueur qui devient une star ultra médiatisée.

« Confession of Murder » n’est pas des plus subtils. On a beau sourire à la charge contre les médias et la médiatisation à outrance de tout un chacun, ici en l’occurrence un criminel, le réalisateur y va avec des sabots. Le film avance à grands coups de tiroir, tentant des révélations qui ne collent pas toutes à l’intrigue, il joue avec la chronologie avec fébrilité, empêchant le spectateur de vraiment s’attacher aux personnages. Et puis il y a ce détail qui tue un peu la crédibilité du postulat, celui d’avoir choisi un acteur ayant à peine plus de trente ans pour incarner un homme s’autoproclamant tueur en série ayant sévi 17 ans plus tôt sans qu’aucun personnage jamais se dise « Hé mais, il est pas un peu jeune lui pour avoir été un tueur en série à la fin des années 80 ?? » (l’essentiel du film se déroule en 2007). Avec une telle scène d’ouverture, il y avait pourtant de telles promesses, et un film si différent à faire.

Moi qui me réjouissait d’attaquer mon  Étrange Festival par deux films de genre coréens, la déception fut grande de constater sur quelles pistes tranquilles les festivités s’engageaient. Et puis l’antidote est arrivé. La petite douceur inattendue pour relever l’excitation et le plaisir de plusieurs niveaux. Un film dont je n’avais pas entendu parler avant le festival, venu d’un pays où le cinéma connaît une crise majeure ces derniers mois. La comédie fantastique espagnole « Ghost Graduation ». C’est la belle surprise de ce début de festival. Un délicieux bonbon où se côtoient tendresse, humour et fraîcheur avec un bel équilibre.

Prenez les personnages de « Breakfast Club » de John Hughes et basculez-les dans un univers et un ton qui rappellent « Hello Ghost », et vous aurez une idée de ce petit moment de bonheur qu’est « Ghost Graduation ». Raul Arevalo, vu dans le dernier Almodovar, y campe Modesto, un prof trentenaire qui depuis son enfance a la capacité de voir les morts… sauf que cela fait presque autant d’années qu’il pense qu’il s’agit là d’un signe de sa folie plutôt qu’un don surnaturel. Jusqu’au jour où il décroche un job dans un lycée où la jeune directrice est au bord du gouffre car les événements surnaturels qui s’y produisent inquiètent les élèves et leurs parents et poussent les professeurs à la démission. Pour Modesto, c’est peut-être le lieu propice pour surmonter ses peurs et ses doutes. Pour les cinq élèves qui hantent le lycée depuis 25 ans, Modesto va peut-être apparaître comme une porte de sortie.

Le réalisateur ne cache pas à travers son film son amour pour les comédies adolescentes américaines de John Hughes, et pour l’humour du cinéma américain en général. Son film est un hommage cinéphile qui a l’intelligence d’être visible au premier ou au second degré avec autant de bonheur. La tendresse qu’il éprouve pour ses personnages jaillit à l’écran pour trouver sa place auprès du spectateur qui se prend d’affection autant que le réalisateur pour ce prof qui se croit fou et ses élèves morts en cloque ou bourré. Quelques gags s’enfoncent un peu facilement en dessous de la ceinture, mais sans jamais entamer la plaisir qui se dégage du film. Une bouffée d’air après les deux stéréotypes coréens.  Voilà, l’Étrange Festival est enfin bien lancé !

mercredi 4 septembre 2013

Pourquoi j'aime le cinéma, 6ème !

Les semaines passent décidément trop vite. Moi qui pensais n’avoir pas écrit de rubrique « Pourquoi j’aime le cinéma » depuis quatre ou cinq mois au plus, je me rends compte que la dernière en date remonte à octobre 2012 (hum…). J’imagine bien ce que vous pensez depuis ces longs mois. « Alors c’est tout ? C’est pour ça qu’il aime le cinéma ? C’est un peu léger… ». Non, repoussez cette pensée au loin, mon amour du cinéma ne s’arrête à ces cinq premiers « Pourquoi j’aime le cinéma ». Tout cela n’est même pas la partie émergée de l’iceberg. Asseyez-vous, et laissez-moi vous donner quelques raisons de plus qui expliquent pourquoi j’aime le cinéma…

Parce que c’est l’un des rares endroits où l’on aime avoir peur – même s’il ne me faut en général que quelques minutes pour me demander pourquoi Diable je suis venu me faire peur devant un film d’épouvante.

Parce que le premier teaser d’Independence Day, des mois avant sa sortie, au tout début 1996, « Le 2 juillet, ils arrivent… le 3 juillet, ils attaquent… le 4 juillet sera « Independence Day », le jour de notre riposte », découvert sur la VHS de Stargate du même Roland Emmerich, a rendu dingue l’ado de 14 ans que j’étais, à une époque où Internet n’était pas là pour nous informer de l’existence des films des mois (voire des années) à l’avance.

Parce qu’il ne faut pas chercher d’embrouilles au Zohan.



Parce que Ben Affleck va frapper à la porte de Matt Damon mais que celui-ci n’est plus là pour lui ouvrir.

Parce que la première fois que j’ai entendu la voix de Tony Curtis en VO, j’ai eu un doute, était-ce bien lui ?

Parce que la patte de Godzilla qui écrase un squelette de T-Rex en préambule de Men in Black, un an avant la sortie en salles de Godzilla, ça faisait aussi son effet. Décidément, il était bon Roland Emmerich, pour nous allécher avec un teaser, à l’époque.

Parce que Kirk Lazarus est le mec qui joue le mec déguisé en un autre mec. Sans lire le scénar, puisque c’est le scénar qui le lit lui.

Parce que l’amertume de Welsh se lit dans les yeux de Sean Penn lorsqu’il apprend la mort de Witt.


Parce que les deux plans séquences incroyables de « Children of Men », la fuite en voiture et l’assaut de l’immeuble désaffecté, me tiennent encore scotché au siège.

Parce que Jackie Chan sait faire de n’importe quel objet présent dans le cadre un moyen de défense ou d’attaque jubilatoire contre son adversaire.

Parce que Donnie confond nazis et nihilistes, au grand dam de Walter.

Parce que je regardais les facéties de Jim Carrey dans « Peggy Sue s’est mariée » en me disant que ce mec était vraiment trop drôle.

Parce que Louis de Funès grogne, siffle, trépigne, s’exclame et fait des centaines de moues comme nul autre.


Parce qu’il me reste tant de salles de cinéma à découvrir.

Parce que je comprends rarement ce qui sort de la bouche de Walter Brennan, mais que c’est toujours drôle.

Parce que Martin Lamotte pense que les cendriers en rotin, c’est un nom de code pour les partouzes.

Parce que ma mère m’a emmené voir Philadelphia au cinéma quand j’avais douze ans alors que la plupart des autres mères emmenaient leurs enfants voir « Mrs Doubtfire » (quoi que ma mère m’a également emmené voir « Mrs Doubtfire »).

Parce que lorsque la lumière s’éteint, l’adrénaline, l’excitation, la saveur sont toujours là pour faire de l’instant présent un moment magique.

Parce que Faye Wong chante magnifiquement les Cranberries en cantonais dans « Chungking Express ».

Parce qu’Alain Chabat chante « Flou de toi » et Hugh Grant, « Pop goes my heart », avec des moumoutes d’enfer et des clips au diapason.

Parce que les couloirs de l’hôtel de Shining hantent encore certaines de mes nuits.

Parce que Salma Hayek en égaye certaines autres.


Parce que je ne perds pas espoir que Kenneth Branagh réalise à nouveau, un jour, un film aussi enthousiasmant que « Peines d’amour perdues », aussi ambitieux qu’ « Hamlet », aussi délicieux que « Beaucoup de bruit pour rien » ou aussi légèrement amer que « Peter’s Friends ».

Parce que je ne suis pas toujours le seul à rester jusqu’à la toute fin du film, au bout du générique, quand le copyright apparaît, que la lumière commence à se rallumer et que l’on se lève pour voir s’il reste quelqu’un d’autre dans la salle.

Retrouvez les précédents billets de la série :
- Pourquoi j'aime le cinéma
- Pourquoi j'aime le cinéma, 2ème !
- Pourquoi j'aime le cinéma, 3ème !
- Pourquoi j'aime le cinéma, 4ème !
- Pourquoi j'aime le cinéma, 5(00)ème !

dimanche 1 septembre 2013

Des bribes de musique remontent... sur un autre blog

L'année 2013 est relativement calme sur l'Impossible blog ciné, je sais. Peu de billets quand j'aimerais prendre le temps d'en écrire tellement plus. Et ceci n'est pas vraiment un nouveau billet, du moins pas un nouveau billet sur ce blog. Mais avant l'été, Phil Siné, qui tient sa Cinémathèque personnelle m'a proposé d'écrire un billet pour son blog dans le cadre d'une carte blanche estivale sur une thématique précise qui m'a motivé et inspiré, la musique au cinéma. Et après moult hésitations, ratures, reprises à zéro et insatisfactions éternelles, je lui ai envoyé un billet intitulé "Des bribes de musiques de films remontent à la surface" que je n'oserais relire une fois de plus de peur de vouloir lui en renvoyer un autre pour le remplacer (c'est fou ce qu'on est plus exigeant avec soi-même quand on écrit pour les autres plutôt que pour soi).

Alors en attendant mon nouveau billet sur l'Impossible blog ciné (qui est imminent), je vous invite à lire celui que j'ai écrit pour le blog de Phil Siné : "Des bribes de musiques de films remontent à la surface".

vendredi 23 août 2013

Le charme nostalgique des cinémas de bord de mer en été

Lorsque l’on passe l’année dans les salles obscures parisiennes par passion, partir en vacances signifie aussi couper les ponts avec le cinéma. Ne plus guetter chaque news annonçant des projets de longs-métrages, ne plus guetter les sorties de films chaque mercredi matin, et plus que tout, passer quelques jours, quelques semaines, loin des grands écrans blancs. Pourtant il n’y a rien à faire, il m’est difficile de tenir mes distances avec les salles obscures.

Lorsque je suis en vacances à l’étranger je me délecte d’aller voir à quoi ressemblent les cinémas hors de nos frontières à Séoul, Dublin ou Bruxelles. A San Francisco en 2005, j’étais allé six fois au cinéma en l’espace de douze jours, ne perdant finalement rien de mon rythme cinéphile parisien, pour des films pour la plupart restés inédits en France (je me souviens d’un film avec Nick Nolte et Tim Roth produit par Terrence Malick). Mais il ne faudrait pas croire que seules les salles étrangères éveillent ma curiosité à l’heure de l’oisiveté vacancière, qui plus est estivale.

Car il est un charme particulier que j’attache aux cinémas de province. Peut-être est-ce parce que j’ai passé les premières années de ma vie dans une ville de Seine-et-Marne où le cinéma local, le défunt Colysée de Villeparisis, s’apparentait à un cinéma de province. Je revois encore les fauteuils en skaï et les publicités locales affichées sur le rideau cachant l’écran. Je revois encore les vieilles publicités pour le pop-corn Baff et les photos mises en vitrines à l’entrée du cinéma. Pendant des années, les photos d’une comédie nanaresque ont orné les vitrines du Colysée alors que le cinéma était devenu un vestige local, laissé là, à l’abandon, et qu’il a fallu se rabattre sur le Concorde de Mitry-le-Neuf ou le Jacques Tati de Tremblay-en-France pour continuer à aller au cinéma.

Le charme du cinéma en station balnéaire, c’est finalement un peu cela. Un retour vers l’enfance, et ces sorties le soir après avoir passé une partie de la journée à la plage, quand les parents nous emmenaient manger une crêpe et aller voir un film. Une bouffée de nostalgie qui remonte à la surface et où sont convoqués les lieux de vacances de l’enfance et ces cinémas de province qui furent le temple de souvenirs cinématographiques forcément mémorables par leur simple contexte de divertissements de temps festifs.

Ils se bousculent en masse, ces souvenirs. Je me souviens de l’entracte mal placé de « Robin des Bois, Prince des voleurs » au cinéma de Canet-Plage en 1991. Je me souviens de la file d’attente sous la pluie pour « Quatre mariages et un enterrement » à Barneville-Carteret en 1994. Je me souviens de l’excitation de découvrir « The Rock » en avant-première en juillet 1996, dans la grande salle du Sélect de Granville. Je me souviens de la patte de « Godzilla » écrasant le fossile de T-Rex dans le teaser projeté avant "Men in Black" en août 1997 au Castillet de Perpignan. Je me souviens des frissons qui m’ont parcouru à la découverte de la bande-annonce d’ « Il faut sauver le soldat Ryan », et de l’excitation de découvrir des bandes annonces de films de l’automne dès juillet, lorsque nous allions au cinéma à Granville. Je me souviens d’avoir vu « Matrix » pour la troisième fois dans un cinéma de Saint-Denis de La Réunion avec mon oncle, ma tante, et le fils d’un de leurs couples d’amis, et d’avoir passé deux heures à refaire le film avec eux après. 

J’avais tout cela en tête lorsqu’enfin, après des années sans avoir mis les pieds dans un cinéma de bord de mer en été, j’ai décidé d’aller mettre les pieds au cinéma de Fréjus, le Vox. J’étais même prêt à aller voir une ineptie hollywoodienne en VF pour le simple plaisir d’explorer le cinéma, pour cet amusement enfantin de découvrir les publicités locales et pour voir les bandes annonces qu’ils avaient à proposer, et vérifier si les cinémas de province proposent toujours les bandes annonces plus en amont qu’à Paris, où celles-ci se font malheureusement trop rares (surtout aux Halles).

Finalement je n’ai même pas eu à aller voir « Les Schtroumpfs 2 » pour satisfaire mon envie de cinéma local, car comme beaucoup de ces petits cinémas de province, entre quelques blockbusters il fut possible de trouver un film art & essai que je n’avais pas vu sur Paris, « Le Quatuor », comme j’avais pu découvrir à La Réunion en août 1999 « Les amants du cercle polaire » de Julio Medem. Arrivé une bonne demi-heure en avance au cinéma, je dus prendre mon mal en patience et attendre dans le hall que les portes de la salle 2 veuillent bien s'ouvrir. Lorsqu’enfin le caissier nous fit signe que nous pouvions monter, je profitais que le générique de fin du film précédent n’était pas terminé pour aller zyeuter la grande salle 1 où était projeté « Lone Ranger », histoire de voir à quoi celle-ci ressemblait.

Je retournai ensuite salle 2, où les spectateurs des « Schtroumpfs 2 » avaient déjà déserté la salle, mais le générique de fin n’était lui toujours pas terminé. Je pris place au sixième rang après avoir nettement hésité avec le cinquième (évidemment), et je pus même profiter d’une scène post-générique avec Gargamel et son chat Azrael qui me fit presque regretter de ne pas avoir opté plutôt pour les Schtroumpfs (je plaisante, même si...). Au moment où les bandes annonces commencèrent, nous n’étions que deux dans la salle de 111 places (oui j’ai compté), mais le nombre tripla lorsque le film commença.

En guise de mise en bouche, nous eûmes droit à une bande-annonce VF de « Jobs » (moi qui n’avais pas entendu Ashton Kutcher en VF depuis « That 70’s Show », mon sang n’a fait qu’un tour de n’avoir pas entendu la voix de Kelso), une autre de RED 2, et plus intéressant, une de « La Princesse des Neiges » (le Disney de Noël) qui n’était pas encore visible sur Internet lorsque mes vacances avaient commencé. Pendant 1h45, je me plongeai ensuite dans l’inégal « Quatuor », dans lequel les irréprochables Philip Seymour Hoffman, Christopher Walken et Catherine Keener ne sauvent pas toujours l’excès de pathos et de surdose dramaturgique. Pendant 1h45, j’oubliais presque que j’étais en vacances.

En sortant, les spectateurs pour « Les Schtroumpfs 2 » commençaient à arriver. En voyant toutes ces affiches de films à venir, « Fonzy », « Gravity », « Copains pour toujours 2 », les vacances me rattrapèrent. J’ai probablement triché en n’allant pas voir un vrai film d’été en vacances. Mais l’espace de quelques heures, je me suis revu dans ces souvenirs des années 90, je me suis souvenu du jeune spectateur que j’étais et de ses émois cinématographiques estivaux. J’ai bien fait de vadrouiller au Vox de Fréjus.

vendredi 2 août 2013

"Room 237" : je suis obsédé, tu es obsédé, il est obsédé...

Voilà plus d’un an que je cours après « Room 237 », le documentaire consacré aux interprétations de « Shining » de Stanley Kubrick par une poignée d’amoureux du classique. Le film de Rodney Ascher était présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs en mai 2012. J’ai failli le voir à la reprise du Forum des images quelques jours après la présentation cannoise… avant de le rater… puis j’ai de nouveau eu l’occasion de le voir en septembre suivant à l’Étrange Festival… pour le rater une fois de plus. Les mois ont passé, et enfin un jour de juin 2013, le distributeur Wild Bunch a sorti le film dans les salles françaises.

Enfin… « les salles », c’est beaucoup dire, tant « Room 237 » a bénéficié d’une sortie riquiqui. Une seule salle sur Paris, le MK2 Bastille, pendant deux semaines, avant que le film ne soit basculé au MK2 Hautefeuille. Je pensais le voir vite à cause de cette exploitation restreinte… et puis je l’ai oublié. C’est le problème à Paris, avec cette offre pléthorique de sorties en salles, de rétrospectives, de ressorties en versions restaurées et de festivals, il faut un minimum de discipline cinéphile si l’on veut voir tout ce qu’il y a d’alléchant à voir, et il arrive que je me laisse dépasser. Fin juin – début juillet, Paris Cinéma battait son plein (j’y ai vu un « Prince Avalanche » enthousiasmant de David Gordon Green), la Fête du Cinéma poussait les distributeurs à sortir de nombreux films, et en tant que programmateur du Festival du Film Coréen de Paris, j’avais beaucoup de films coréens à regarder pour finir de boucler la sélection. Donc mon attention n’était pas optimale, et « Room 237 » m’est sorti de l’esprit.

Jusqu’à ce que le documentaire me rattrape sans prévenir, au détour d’une consultation de Pariscope alors que je cherchais un film à caser du côté du Quartier Latin avant d’aller voir « Les Sept Samouraïs » à la Filmothèque un peu plus tard dans la soirée. C’est là que je suis tombé sur le programme du MK2 Hautefeuille et que j’y vis apparaître le titre « Room 237 ». « Bon sang, Room 237, je l’avais zappé, je l’ai toujours pas vu !! ». Nous étions mardi soir, et dès le lendemain, le risque était grand que le film disparaisse de la salle, et peut-être des écrans parisiens.  J’étais dans le métro, impossible d’aller consulter Internet pour vérifier si le film serait toujours à l’affiche le lendemain, et la séance était dans moins de 30 minutes. Bien, ce serait donc « Room 237 » avant « Les Sept Samouraïs », sans l’ombre d’une hésitation, pas besoin de chercher un autre film.

Le film évoque donc « Shining » de Stanley Kubrick et la fascination que le film exerce sur les cinéphiles. « Room 237 » s’attache à interroger une poignée de fans absolus du classique de Kubrick pour qu’ils nous livrent leurs interprétations (souvent très personnelles) de l’adaptation du livre de Stephen King. Ces passionnés n’apparaissent jamais à l’écran, on ne fait qu’entendre leurs voix commentant les images du film de Kubrick. Les interprétations défilent, parfois élucubrations, parfois d’une acuité confondante (du moins le pense-t-on). Le film n’offre jamais rien d’officiel quant à ce que Kubrick a voulu faire avec Shining, il s’agit d’offrir la parole à quelques amateurs obsédés par l’œuvre et ayant un degré d’observation et d’interprétation particulièrement poussés.

Mais il ne faut surtout pas réduire « Room 237 » à une libre antenne pour passionnés de Shining. Le film va bien plus loin que cela. Bien sûr c’est ce qui passe en premier à l’écran, c’est ce qui accroche et enthousiasme en même temps, écouter ces passionnés parler de leur film préféré. Se délecter de tout ce qu’ils y ont décelé, une parabole sur le génocide des indiens, un clin au soi-disant rôle de Kubrick dans le tournage des images des premiers pas de l’homme sur la Lune, le sous-texte renvoyant au Nazisme et à la Shoah, ou les images subliminales à caractère sexuel… Les observations sont nombreuses, les images passent en boucle avec des arrêts sur image, des ralentis, des zooms pour coller au plus près des explications fiévreuses des obsédés du film. Certains détails sont plus que troublants, d’autres observations tout à fait abracabrantesques, mais quoi que l’on en pense, c’est toujours fascinant. A force de plonger tout entier dans Shining, il finit même par se dégager une atmosphère délicieusement angoissante du documentaire.

Mais Rodney Ascher va plus loin. Au-delà des témoignages autour de Shining, c’est bien un portrait de Kubrick qui se dégage, une mise en lumière du maniaque du détail qu’était Kubrick, de cet as de la mise en scène qui pensait chaque plan dans les moindres détails. Quel que soit le degré de vérité des interprétations, il est impossible de regarder « Room 237 » et de penser que tout n’est qu’un hasard et que « Shining » n’est qu’un film d’épouvante adapté d’un best-seller, à regarder au premier degré. Sous son apparente simplicité narrative se trouve une telle densité de détails et d’informations que le film étale une puissance incroyable. Il est d’autant plus fascinant à décortiquer, analyser et interpréter qu’il est un film parfaitement regardable et appréciable au premier degré.

« Room 237 » parle d’ailleurs essentiellement d’art, et non seulement de Shining et de ses interprétations. Le film s’exprime sur le pouvoir de fascination des œuvres d’art, cette capacité des artistes à glisser dans leur travail d’apparence anodine quantité d’information et de détails qui leur apporte une profondeur troublant le public. A travers ces obsédés de Shining, Ascher parle de tous les amateurs d’art, peinture, poésie, littérature, musique… et de notre envie, de notre besoin de nous y plonger corps et âme, de chercher à maîtriser l’œuvre qui nous fascine, notre besoin de l’explorer dans ses moindres recoins et de la faire nôtre. C’est un film sur la cinéphilie aussi, bien sûr, sur la cinéphilie totale, maladive, celle qui pousse un spectateur à revoir un film dix fois, cinquante fois, deux-cents fois. C’est un film, également, sur la subjectivité face à une œuvre. Sur cette capacité qu’a un film d’être différent selon la personne qui le regarde.

Le cinéma naît d’un scénariste, ou d’un cinéaste, ou d’un producteur, mais quel que soit celui qui a la paternité d’un film, une fois qu’il se trouve sous les yeux d’un spectateur, celui-ci le fait sien et le modèle selon celui qu’il est. Il se persuadera que sa vision est la bonne, celle du cinéaste. Mais au fond, il existe autant d’interprétations qu’il existe de spectateurs.
over-blog.com