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lundi 18 février 2013

Petites cuillères, Sestostérone et San Francisco, ou le récit d’une séance déjà historique à Panic ! Cinéma


Il y a des films comme ça… Le commun des mortels ne les connaissent pas. Les cinéphiles qui ne jurent que par l’excellence et le bon goût non plus, ou du moins s’ils en ont entendu parler ne les regardent qu’avec dédain. Des incongruités cinématographiques qui dans un monde parfait n’auraient peut-être pas lieu d’être et qui aux yeux de certains ne sont peut-être que des monstres. Mais il existe des amateurs de cinéma pour lesquels la perfection n’existe pas, pour lesquels le bon goût n’est pas obligatoire, pour lesquels le génie peut aussi se cacher dans l’erreur, dans le raté, dans l’impossible. Parce que le spectre cinématographique va d’une extrémité à une autre et que certains d’entre nous y prennent plaisir à chaque degré possible.

Et au royaume de ces films de l’ombre, il est des films qui règnent avec des réputations de Citizen Kane du nanar. Des films devenus des trésors et leurs cinéastes des stars parce qu’ils dépassent l’entendement. Voici le rendez-vous qui était le nôtre le samedi 16 février 2013. Une date marquée du sceau de l’Histoire pour tout cinéphile complet qui se respecte, pour tout dévoreur de nanar qui se délecte de la possibilité de voir ces vilains petits canards sur grand écran. Car en ce jour, Panic ! Cinéma nous a offert rien moins que la Première Française de « The Room » de Tommy Wiseau. Hein ! What ?? Quoi !!! Le connaisseur résidant en province est fou de jalousie et se dit qu’on a de la chance à Paris ! Le non-averti se demande « The quoi ? » de Tommy qui ? C’est quoi ce film ? J’espère bien qu’à la fin de ce billet, ceux qui n’en ont jamais entendu parler le noteront sur leur liste des films à voir à tout prix avant de mourir.

Moi, le film figurait sur ma liste depuis quelques années, mais il était désespérément invisible sur les écrans français. J’aurais pu le trouver par d’autres moyens facilement, mais vous me connaissez (peut-être). Le jour où « The Room » est apparu sur le programme de Panic ! Cinéma, je crois que j’ai crié un puissant « Alléluia !! » qui a réveillé mes voisins. Quelques semaines plus tard j’ai hurlé un énorme « NOOOOOOOON » lorsque j’ai voulu réserver ma place sur Internet et que la séance était déjà complète. Mais sous le nombre croissant de cris désespérés de spectateurs avertis qui comme moi se sont retrouvés sur le carreau, les gars et les filles de Panic !, ainsi que le Nouveau Latina qui accueille leurs folies tous les samedis soirs, ont décidé exceptionnellement de rajouter une séance à 19h30 à la sacro-sainte séance de 22h. Et quand les réservations pour la séance de 19h30 se sont envolées en quelques heures elles aussi, ils en ont même rajouté une à 17h (ils sont comme ça à Panic).

Et ainsi en un claquement de doigts magique, « The Room » s’est retrouvé programmé pour trois projections exceptionnelles le samedi 16 février 2013. J’ai entendu dire que Plastic Man était à la première des trois séances, toujours fidèle à la programmation de Panic ! Cinéma. Moi j’étais à celle de 19h30. Au moment d’entrer en salle, l’équipe de Panic distribuait des petites cuillères en plastique et un « Guide du spectateur » pour nous donner quelques instructions pour vivre au mieux cette séance participative. Pour ceux qui n’ont jamais vécu une séance participative, il s’agit là d’encourager le public à interagir avec l’écran et l’œuvre qui y est projetée. D’où les petites cuillères, car dans « The Room », les héros ont des photos de petites cuillères encadrées sur leurs tables, et à chaque fois que celles-ci apparaissaient à l’écran, le mot d’ordre était de lancer une petite cuillère dans la salle en criant « SPOON !! ».

Mais il n’y avait pas que les petites cuillères à lancer. Il y avait aussi les cris à exprimer en fonction de ce qui se passait à l’écran.  Mais je vais trop vite. Avant de parler de cela, il s’agit de dire un mot sur le film, pour mieux comprendre les interactions. « The Room », premier (et à ce jour unique) long-métrage écrit, produit, réalisé et interprété par Tommy Wiseau, suit un triangle amoureux. Johnny vit avec Lisa et doit l’épouser dans quelques semaines. Il l’aime, et est heureux. Son meilleur ami se nomme Mark. Tout va pour le mieux. Jusqu’à ce que Lisa séduise Mark et qu’une liaison naisse entre les deux à quelques jours du mariage. Il y a aussi Denny, le voisin étudiant qui est comme un fils pour Johnny ; Michelle, la copine de Lisa qui passe chez Johnny et Lisa quand ils ne sont pas là pour fricoter avec son mec ; ou Claudette, la mère de Lisa qui sermonne sa fille lorsque celle-ci lui révèle qu’elle n’aime plus Johnny, parce que comme Claudette lui rappelle, Johnny a une bonne situation et peut l’entretenir alors pourquoi diable aller voir ailleurs. Alors que ce pauvre Johnny lui ne se doute de rien et compte les jours avant le mariage.

Voilà, le cadre est posé. Oui, toi au fond à droite qui a dit « Mais en fait The Room c’est un peu Les Feux de l’amour en long-métrage non ? », tu as un peu raison. D’autant que le film de Tommy Wiseau n’a de cinématographique que la durée, car pour ce qui est du reste, un épisode des Feux de l’Amour a peut-être plus de qualités que « The Room ». Sauf que voilà, c’est là tout ce qui fait le plaisir immense que procure le film de Tommy Wiseau. C’est un vaste n’importe quoi qui peut se targuer d’afficher tous les défauts du monde. Mauvais acteurs, check (Tommy Wiseau en tête, si mauvais qu’il rend chacune de ses scènes grandiose). Mauvais dialogues, check. Mauvais sens du récit, check. Photographie horrible, check. Plans de coupes sans intérêt, check. Scènes de cul ridicules, check. Je vais m’arrêter là sinon mon billet ne serait qu’une suite de défauts énumérés. Mais c’est bien cela qu’est « The Room », cela même qui le rend si génial : un foutoir laid, mal écrit, mal joué et mal réalisé. Et c’est cela que l’on a célébré au Nouveau Latina samedi soir. Nous avons célébré en communion la médiocrité divine d’une œuvre à laquelle la France n’avait jusqu’ici, dix ans après sa réalisation, jamais eu droit.

Dans notre petit « guide du spectateur », nous fûmes donc encouragés à crier « Oh Hi ! » à chaque fois que le bon bougre Johnny (Tommy Wiseau, donc) disait bonjour à un autre personnage, par politesse. A crier « Oh mais c’est San Francisco ! » à chaque fois que l’un des nombreux plans montrant la ville apparaissait à l’écran. A crier « Au revoir Denny ! » à chaque fois que le petit Denny quittait une scène (faut dire que le gamin - 18 ans sonnés quand même - essayait de s’incruster dans les parties de jambes en l’air de Johnny et Lisa, faut pas pousser quand même). A crier « Sestostérone !! » à chaque fois que le beau Greg Sestero, interprète de Mark, prenait une pose virile à l’écran (et il y en avait pas mal…).

Voilà, vous avez désormais une idée de l’ambiance pendant les projections de « The Room ». Les petites cuillères en plastiques fusaient, les bons mots aussi (bravo à celui qui a crié "C'est déjà demain ?"), même si les quatre mecs assis derrière moi en faisaient un peu trop (c’était les mêmes que pour « Clash of the Ninjas » ou quoi ?!), commentant tout, tout, TOUT, absolument TOUT, et discutant allègrement entre eux bien fort en essayant (sans succès) de faire rire la salle (en même temps confondre les termes « Marcadet » et « Marcassin » n’a pas aidé) en ne restant jamais plus de trois secondes sans parler. Encore quelques-uns qui n’ont pas compris le principe d’une séance participative, des vannes qui claquent et fusent plutôt qu’un brouhaha continu. Mais bon, le film était trop bon (façon de parler) pour que cela le gâche réellement. Les personnages qui s’assoient n’importe où dans le cadre, par terre derrière un fauteuil plutôt que sur le fauteuil, les mecs qui s’envoient leur ballon de foot sans que le cadreur ne prenne pas la peine de tous les inclure dans le cadre….

Mais le summum, outre ce « Lisa, tu peux nettoyer ? » après que Johnny et Mark se soient bastonnés et aient mis un beau bordel dans l’appart, grand moment de machisme, ce sont les scènes d’amour entre Lisa et Johnny ou entre Lisa et Mark (oui, elle a été traité de tous les noms par le public la Lisa). Des scènes dignes d’un téléfilm érotique des années 90 sur M6 avec chanson kitsch, fessier de Tommy Wiseau en action et des petits « Oh oui » orgasmiques absolument magiques. En plus chaque scène du genre dure quatre ou cinq minutes, plus qu’il n’en faut pour nous éclater.

La cerise sur le gâteau, c’est que Tommy Wiseau et Greg « Sestostérone » Sestero étaient présents pour introduire le film puis en fin de séance pour répondre aux questions. Réponses furtives et laconiques, mais leur présence a prouvé une chose. Si Wiseau a pu à l’époque réaliser son film au premier degré et espérer qu’il se fasse remarquer pour ses qualités (hum…), sa présence a bien prouvé que l’acteur/réalisateur/producteur/scénariste a compris qu’il avait plus à gagner à accepter et embrasser le nanar dont il a accouché plutôt que s’en défendre. Car quoi que l’on puisse en penser, il n’est pas donner à tout le monde de réaliser une œuvre aussi sublimement grotesque que celle dont Tommy Wiseau est le créateur. Il a manifestement appris à en jouer et à devenir cette rock star du nanar, passant entre les rangs pour toper les spectateurs en transe derrière ses lunettes noires et faisant la démonstration de son rire inimitable.

Je n’avais jamais vu « The Room », LE nanar des années 2000. Je me doutais que c’était mauvais au point d’en être savoureux. C’était encore mieux que ça. Quand la médiocrité confine au génie.

jeudi 13 décembre 2012

Ninjas et sacs plastiques, ou le compte-rendu anarchique d'une soirée exceptionnelle à Panic ! Cinéma


Plastic Man qui mange aux toilettes, des chinois qui parlent en français et un ninja qui a l’accent anglais. Ça se passe comme ça à Panic ! Cinéma. Et cette séance du 8 décembre, voilà des semaines que je lorgnais dessus. Pensez-vous. Un film de ninjas hongkongais des années 80 en l’honneur de la journée mondiale du ninja (sérieusement !). Si ça ce n’est pas immanquable pour tout amateur de nanars qui se respecte, qu’est-ce qui peut bien l’être ? Ce qui fait surtout de ce genre de film un must, c’est sa version française absolument hallucinante qui semble avoir été enregistrée spécialement pour faire le bonheur des visiteurs de Nanarland. Les habitués de Panic ! Cinéma ne s’y sont pas trompés et la salle Buñuel du Nouveau Latina était quasiment pleine.

Avant d’entrer en salles, je vécus cependant une véritable rencontre du 3ème type devant les toilettes du cinéma, sans extraterrestre mais avec un Plastic Man généreux et expansif. La première fois que j’ai échangé un (court) mot avec lui, c’était au Cinéma du Panthéon (déjà aux toilettes, décidément…). Cette fois, le cinémaniaque le plus célèbre de la place parisienne, toujours de noir vêtu et toujours aussi légèrement avec T-shirt, jogging et espadrilles, avait étalé ses fameux sacs dans le couloir bordant les toilettes du Nouveau Latina pour… dîner. Quand j’arrivai dans le couloir, il était en train de fouiller dans un des sacs pour en extirper, entre autres merveilles, une boîte de thon qu’il ouvrit et commença à déguster sur place, avant de se déporter au-dessus du lavabo pour ne pas en renverser sur la moquette. La plus longue conversation que j’ai eue avec lui s’ensuivit, d’abord sur la difficulté de manger du thon sans boucher le lavabo (si si !), puis sur la difficulté de manger rapidement entre deux séances (discussion très gastronomique, je sais). Je le laissai finalement manger tranquillement (rapidement, surtout), particulièrement débraillé mais éminemment sympathique, en le quittant d’un « Bon appétit ».

Dans la salle, il se posta à son fidèle premier rang, et lorsque la salle fut presque remplie et qu’un groupe de mecs, six ou sept, arriva et sembla décidé à s’installer aux avant-postes à côté de Plastic Man… ils changèrent finalement d’avis, semblant méfiant de ce voisin mal attifé, mal sapé, et étalant des sacs plastiques au sol. L’ambiance dans la salle était électrique. « Clash of the Ninjas » promettait d’être un tel régal, les extraits aperçus sur Internet auguraient d’un doublage si poilant, que la salle fut réactive au film tout du long – et même un chouia trop pour les mecs installés le rang derrière le mien, qui semblaient ne pas trop faire la différence entre rire du film et chercher à faire rire la salle. Les gars, si vous aviez mis la pédale douce sur l’aspect participatif en lançant les piques juste ponctuellement plutôt que tout du long à chaque minute, chaque réplique et chaque plan, l’expérience eut été d’autant plus poilante.

Mais le spectacle fut tout de même total, et hilarant. « Clash of the Ninjas », un film de Godfrey Ho (crédité en tant que « Wallace Chan »), un nom qui ne vous dit probablement rien dont la looongue filmographie (plus d’une centaine de films) consiste essentiellement en des films dont le titre contient le terme « Ninja ». Oui, le Godfrey aime le ninja, il leur a dédié sa vie de cinéaste et nul doute que « Clash of the ninjas » en est l’un des fiers représentants. Le film raconte… enfin… raconte est peut-être un grand mot, en tout cas il suit une organisation criminelle à Hong Kong à la tête de laquelle un britannique du nom de Mr Roy se révèle être un méchant ninja qui fait du trafic d’organes (bouuuuh !). La police hongkongaise et Interpol, dont un agent qui s’appelle Tony et arbore un mulet et une moustache dignes des plus beaux looks des années 80, vont tenter de démanteler cette horrible organisation (bouuuuuh bis).

Si le scénariste annoncé au générique s’appelle Spielberg, difficile de croire qu’il s’agit là d’un cousin de Steven qui se serait essayé en douce au film de ninjas. Ici, on est dans le nanar total qui a dû sembler has been dès 1988 (le film date de 86) tant rien n’a été ici conçu pour résister à l’épreuve de la ringardise cinématographique, ce qui bien sûr en fait ce plaisir coupable absolument délicieux dont nous nous sommes délecté à Panic ! Cinéma. Évidemment la première chose qui rend ce film si vitalement nanaresque et hilarant, c’est sa magnifique VF. Le genre de doublage qui semble avoir été effectué en un après-midi par deux doubleurs amateurs se chargeant de faire toutes les voix à eux deux en changeant les intonations, accents et autres variations vocales d’un personnage à l’autre, y compris les personnages féminins (sérieusement, j’ai été incapable de déterminer s’il s’agissait de voix masculines ou féminines qui doublaient les femmes dans le film, effet « Hey chéri, tu t’attendais à quoi en venant au Bois de Boulogne à cette heure-là ? »). Si la VF a eu la bonne idée de ne pas donner des accents asiatiques racistes aux personnages chinois, les voir avec de bons accents franchouillards face à des anglais qui avaient des accents so british - ou pour le héros arborant moustache et mulet, une voix à la Stallone - ajoutait finalement au grand n’importe quoi. Même si je ne saurais dire ce qui était le plus savoureux, entre l’accent franchouillard des chinois ou l’accent British du méchant ninja qui balançait des « Attrapez-moi ces zygotos » avec l’accent de Hugh Grant ou des « Fuck Off ! » et autres « Ooooh encore Fuck Off !! » en VF dans le texte.

Mais ne mettons pas tout sur le compte de la VF endiablée. Le film en lui-même regorgeait de petits trésors nanaresques qui n’avaient même pas besoin du doublage pour entrer dans les annales du Z. Une magnifique scène d’amour kitsch et mal montée (hop j’ai des vêtements ! hop j’en ai plus ! hop j’en ai de nouveau !) sur fond de synthé, des répliques qui tuent (« On les a retrouvés sur le sol » et autres « Le sang que tu as perdu, tu ne l’auras pas versé en vain » dans la bouche de monsieur mulet à son pote sur son lit d’hosto), des ninjas qui apparaissent et disparaissent avec de la fumée, des explications historiques sur l’origine de la mafiaaa ou des ninjaaas (oui, monsieur mulet a tendance à accentuer les « a » en VF), des scènes de combat où l’on voit bien que les acteurs ne se touchent même pas, des flash-backs ou le mec lève la tête au plafond pour faire style « Attention flash-back ! », et un duel final où le gentil ninja fait exploser le méchant ninja d’un mouvement de main à distance (applaudissements nourris garantis). Non, décidément, même en VO il y aurait eu de quoi se marrer. Bien sûr cela n’arrange rien que le film soit paraît-il réalisé à partir de deux films remontés, les acteurs occidentaux ayant été apparemment insérés à l’intérieur d’un film HK déjà existant. Bref (avec un accent britannique maléfique) un bon bordel bien jouissif ! Et moi des films comme ça, des séances aussi délectables, j’en veux encore ! Ninjaaaaa !

samedi 12 mai 2012

Un dernier Kevin Smith ? "Red State" à Panic Cinéma !

 Kevin Smith est-il en voie de retomber dans l’anonymat ? A une époque golden boy du cinéma indépendant américain, Silent Bob rame de plus en plus pour réaliser ses films et les (faire) distribuer. L’envie lui serait même passé selon ses propres dires, et s’il parvient enfin un jour à monter son film de hockey qui lui tient tant à cœur (« Hit Somebody »), ce pourrait bien être son dernier passage derrière la caméra. L’ex-enfant de l’écurie Weinstein, qui avait épaté son monde il y a 18 ans avec sa comédie fauchée Clerks, semble désormais préférer parler ciné aux quatre coins des Etats-Unis plutôt qu’en être un artisan. Les amateurs de « Méprise multiple » et « Dogma » dont je fais partie en auront certainement un pincement au cœur si cela s’avère vrai, mais en France, on ne peut que tristement constater que Kevin Smith n’est plus en odeur de sainteté depuis un petit moment, s’il l’a jamais été.

Si sa comédie policière oubliable avec Bruce Willis, « Top Cops », a eu sans difficulté les honneurs d’une sortie en salles (because Bruce Willis, sans doute…), ses deux autres films les plus récents ne peuvent s’en vanter. « Zack et Miri font un porno » avait un beau jour directement débarqué sur Canal +, quand le tout dernier film estampillé Smith, « Red State », va se retrouver dans les rayonnages à DVD des magasins spécialisés dans quelques semaines sans être passé par la case ciné. Pour un film à la réputation flatteuse et qui se trouvait parmi les préférés de Quentin Tarantino l’année dernière, c’est frustrant… même si depuis que Tarantino a annoncé qu’il considérait « Anything Else » de Woody Allen comme l’un de ses dix films préférés des années 2000, on se pose des questions sur les goûts du réalisateur de « Pulp Fiction »…

Heureusement, il s’est trouvé qu’une opportunité de voir ce fameux dernier film de Kevin Smith, Red State, s’est présentée à Paris. Ce sont les mecs de « Panic Cinéma ! », rarement à court de bonnes idées, qui ont décidé de programmer le film un samedi soir de mai, et la copie avait beau ne pas avoir l’air 100% officielle, découvrir un Kevin Smith sur grand écran est suffisamment rare en France ces dernières années pour se jeter sur une telle occasion. Parce que qu’est-ce que « Red State » ? Une plongée dans l’Amérique redneck comme on les aime de temps en temps. Trois lycéens d’un bled du sud des Etats-Unis qui se lancent dans une virée nocturne dans la perspective d’une partie à quatre avec une cougar en roulotte et qui se retrouvent malgré eux les otages sur le point d’être sacrifiés d’une secte religieuse extrémiste. Le genre qui aime envoyer elle-même au Diable les déviants sexuels.

Pour ceux qui connaissent le cinéma de Kevin Smith - qui se résume en général génialement à des dialogues denses et ancrés dans la contre-culture geek proférés par de jeunes glandeurs professionnels - la perspective de « Red State » équivaut presque à un saut dans l’inconnu pour le réalisateur de « Jay et Bob contre-attaquent ». Et l’énorme qualité du film, c’est bien qu’il est aussi imprévisible qu’un délire lynchéen. J’exagère, mais franchement à peine. Est-ce dû au noviciat de Kevin Smith dans le genre ou à son imagination féconde et fébrile, toujours est-il que Red State emprunte rarement les chemins que l’on attend de lui, changeant plusieurs fois de point de vue narratif en cours de film, zigouillant sans vergogne ses protagonistes, balançant des zestes de fantastique avant de les faire tanguer, avant de terminer par une séquence d’autant plus lynchéenne qu’elle emprunte un acteur de « Mulholland Drive ».

Red State est-il pour autant une bombe ? Pas évident. A force de changer d’angle et de brouiller les pistes, Kevin Smith finit par apparaître comme fébrile, et l’on en vient à se demander si le réalisateur sait vraiment ce qu’il fait avec son film. Sera-ce un film d’horreur… non. Un survival… non plus. Un thriller dans le milieu des sectes… non, pas franchement. Il ne faut surtout pas essayer de faire entrer « Red Sate » dans une case, car cela ne pourrait que lui nuire. Non, il faut prendre le film de Smith pour ce qu’il est. Une fantaisie survitaminée, surréaliste et un peu folle sur les bords. Une bonne soirée Panic Cinéma ! en somme. Et comme rien ne dit que « Hit Somebody » verra bien le jour, c’est agréable de pouvoir se dire « J’ai vu le dernier film de Kevin Smith sur grand écran ». En espérant tout de même le suivant.

mardi 31 janvier 2012

Mother's Day : la fête des mères avant l'heure à Panic Cinéma !

Voilà des semaines - disons-le, des mois - que je n’avais pas mis les pieds à « Panic Cinéma », ce rendez-vous hebdomadaire du Nouveau Latina prisé des amateurs de séries B, de séries Z, d’inédits rares ou de classiques, de nanars et de plaisirs coupables. La fois précédente, il me semble que c’était pour l’inédit The Fall de Tarsem Singh. Samedi dernier, c’est également pour un film récent que j’ai renoué avec la séance nocturne du Latina (désormais avancée à 22h alors qu’on l’a connue en séance de minuit).

Ma journée m’avait déjà conduit devant deux films, le documentaire  souvent drôle et passionnant Freakonomics, et le polar vénéneux Millenium, les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Le puceau que j’étais de l’univers de Stieg Larsson, n’ayant ni lu les livres ni vu les adaptations suédoises, s’est régalé de l’œuvre de David Fincher, dense, brute et étonnamment touchante (la faute à une paire de personnages finement écrite, et à un duo d’acteurs, Rooney Mara et Daniel Craig, les incarnant à la perfection jusqu’à une scène finale apportant une étonnante émotion). Une jolie mise en bouche pour aller se frotter à Mother’s Day au Nouveau Latina.

J’ai connu la salle de la rue du Temple plus remplie, à croire que Darren Lynn Bousman, qui à lui seul a réalisé près de la moitié de la saga Saw, n’a pas tant de fans que cela (et après tout est-ce étonnant…). Ce n’est pas pour le CV du réalisateur que les amateurs se retrouvaient devant son film en ce samedi soir, même si les raisons ne manquaient vraisemblablement pas. Le fait qu’il s’agissait du remake d’un film d’horreur musical délirant de la bande Troma, ou le plaisir de retrouver en tête d’affiche Rebecca de Mornay, entourée pour l’occasion de quelques têtes connues comme Jaime King, Frank Grillo ou Shawn Ashmore (le Ice-Man des X-Men !). Il y avait aussi l’exclusivité d’une telle projection, le film étant montré au même moment ce soir-là au Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, ainsi que nous l’a révélé Fred Garcia, présentateur du soir. C’est ce dernier d’ailleurs qui a fait de l’homme aux sacs plastiques une des stars de la soirée.

C’est une des certitudes des soirées de « Panic Cinéma ». Tomber sur Plastic Man (je m’évertue à l’appeler « l’homme aux sacs plastiques » alors que tout le monde l’a officiellement super-héroïsé avec cette appellation anglo-saxonne que je vais finir par adopter). En arrivant devant nous pour lancer le film, le MC du soir a salué le sol en nous précisant « Pour ceux qui ne le verraient pas, notre ami Plastic Man est assis par terre au premier rang ». Ce dernier, soudain embarrassé par tant d’attention, s’est alors levé et a filé dans l’escalier situé à côté de l’écran, pour se diriger vers les toilettes vraisemblablement, mais surtout pour se cacher. La présentation terminée, de là où j’étais, j’ai vu Plastic Man (pour l’occasion, comme à son habitude, fraichement vêtu, simple T-shirt manche longue et espadrilles aux pieds) vouloir retourner à sa place, mais la lumière ne s’étant pas encore éteinte, il patientait dans l’ombre, comme gêné de devoir entrer sous la lumière des projecteurs, préférant faire profil bas. Dès que la lumière s’est tamisée, il est redescendu s’asseoir par terre, à son premier rang fétiche.

Rien que pour ce genre de petit moment touché d’une grâce cinémaniaque, j’adore les soirées Panic Cinéma. Celle-ci fut même l’occasion d’enfin croiser la route de Phil Siné que je ne connaissais jusqu’ici qu’à travers sa Cinémathèque et avec qui j’ai pu échanger mes impressions au sortir de la salle. Dialoguer à propos du plaisir pris devant ces frangins braqueurs prenant une maison en otage, bientôt rejoints par leur maman pétrie d’amour pour ses fistons à qui elle a enseigné la nécessité de protéger la famille envers et contre tous. Tous, en l’occurrence, c’est ce groupe d’amis pris en otages, divisé entre ceux qui veulent se défendre et ceux qui pensent qu’il est préférable de suivre à la lettre ce que demande la famille de psychopathes qui les tient en joue.

Inutile de préciser que la soirée ne va pas se dérouler sagement et que le sang va couler en abondance. On retrouve bien, dans ces dilemmes moraux posés aux personnages qui doivent jouer avec leur vie et surtout avec la vie d’autrui, le réalisateur d’une large partie des films Saw. Il s’amuse à pousser ses héros dans leurs retranchements et à faire jaillir, pas toujours au second degré, l’absurde. Il les pousse tellement loin parfois qu’on n’est jamais loin du nanar, mais dans son exploration de ce que l’être humain devient lorsqu’il est mis sous pression, et des failles qui peut découler au sein d’un groupe en apparence soudé, Mother’s Day amuse grandement. Un film qui avait définitivement sa place à une séance de Panic ! Cinéma.

Peut-être était-ce de cela que discutait Plastic Man avec un ami qui est peut-être aussi omniprésent que lui dans les salles obscures, puisque je l’ai reconnu comme le spectateur ayant fait comme moi il y a quelques semaines le doublé Sweetgrass / The Terrorizers… où j’avais également croisé Plastic Man. Décidément, on finit toujours par se retomber dessus. Même si je ne suis pas sûr qu’ils me reconnaissent aussi facilement que je les reconnais eux… 

mercredi 23 mars 2011

The Fall, et la beauté s'invite à Panic Cinéma !

Il y a trois mois, je faisais mes débuts à L’Absurde Séance au Nouveau Latina… un rendez-vous hebdomadaire qui a depuis été renommé et quelque peu repensé. Cette nouvelle mouture du rendez-vous nocturne, désormais baptisé « Panic Cinéma ! » s’écartera à l’occasion du sentier qui a fait sa réputation pour faire découvrir des étrangetés difficilement qualifiables de nanars. Le week-end dernier, je suis allé tâter Panic Cinéma ! à l’occasion de la carte blanche au webzine 1kult. Les gars ont eu l’excellente idée de sélectionner The Fall, le second-métrage de Tarsem Singh jusqu’ici inédit dans les salles françaises.

The Fall ressemblait à une arlésienne cinématographique de plus pour les spectateurs hexagonaux. Tourné essentiellement en 2004, lancé au Festival de Toronto en 2006 et dans quelques autres manifestations l’année suivante, le film était difficilement sorti dans les salles américaines au printemps 2008 sous le patronage de David Fincher et Spike Jonze, deux noms qui ne l’avaient pas empêché de rester quasiment muet au box-office (2 millions de dollars de recettes pour un film tourné dans 18 pays, ça n’a certainement rentabilisé l’investissement) mais qui l’avaient sans doute aidé à se faufiler dans les salles à l’étranger… sauf en France où le film s’est vu directement attribué un passage par la case télé / DVD sans un détour cinématographique.

Et malheureusement, quiconque avait vu la bande-annonce du film sur Internet il y a quelques années avait probablement bavé dessus, sur le potentiel de ce film ultra léché qui promettait un voyage cinématographique hors du commun. Eh bien voilà, samedi soir, Panic Cinéma ! a réparé cette injustice qui nous interdisait de découvrir le film de Tarsem dans une salle obscure, en le précédant d’une sympathique petite intro à la soirée détournant La Chute.

Les aficionados des soirées nanars du Nouveau Latina étaient aussi présents que s’il s’agissait d’un Chuck Norris datant de 1986, au premier rang desquels l’incontournable Homme aux Sacs Plastiques. Collé à son traditionnel premier rang, mon cinémaniaque préféré n’a pas manqué le rendez-vous, flanqué d’un nombre étonnant de sacs ce soir-là (il en avait bien cinq ou six). D’ailleurs je l’avais déjà croisé quelques jours plus tôt Cour Saint-Emilion sous une fine bruine, moi m’en allant vers un Hong Sang Soo à la Cinémathèque pendant que lui courait comme un dératé (comme d’hab’) en T-Shirt malgré le froid (comme d’hab’ aussi) avec ses sacs plastiques pendus à chaque bras, vers je ne sais quel film.

Si l’on aime ce genre de soirée pour l’ambiance « On va mater un nanar et on va se marrer », tout le monde sait reconnaître un film qui ne se prête pas au comportement chambreur habituel, et The Fall était à l’évidence de ceux-là. C’est une œuvre d’un grand soin dans lequel la salle semble s’être plongée avec fascination. L’action se déroule dans un hôpital californien dans les années 20. Une fillette hospitalisée s’y lie d’amitié avec Roy, un cascadeur qui se trouve sans l’usage de ses jambes suite à une cascade de trop. Souffrant le martyre, Roy convainc sa nouvelle amie de lui choper de la morphine en douce. En échange, il lui conte un récit merveilleux dans lequel cinq vaillants héros associent leurs forces pour combattre le Gouverneur Odieux, un sinistre personnage qui est considéré par chacun comme son ennemi juré. A l'écran, le conte de Roy prend vie.

S’il y avait déjà bien une chose de réussie dans The Cell, le premier film de Tarsem Singh (oui, celui avec Jennifer Lopez...), c’était l’univers visuel. The Fall laisse, sur ce plan-là, absolument ébahi. La variété de décors naturels offerts à l’œil constitue un voyage à lui seul. Forts indiens, rizières balinaises, parcs naturels africains, villas italiennes… de la Chine aux Îles Fidji, de la Bolivie à l’Indonésie, Tarsem a posé sa caméra aux quatre coins du monde, littéralement, pour un festival de plans envoûtants. D’une séquence à l’autre, le cadre change et est bouleversé par des décors stupéfiants, soulignés par une utilisation des couleurs absolument somptueuses. Il a tapé haut le bougre. Il a choisi de frapper fort dans l’œil du spectateur, quitte à se montrer un peu léger sur le scénario.

Que le récit ne soit en fait pas aussi épique que l’ambition visuelle de l’entreprise déçoit un peu, certes. Mais la puissance des images est telle qu’on ne lui en veut pas trop. Il se dégage vite que The Fall n’est pas un grand film, mais un trip imprévisible, ça oui, il l’est. On peut même y distinguer en filigrane un bel hommage au cinéma et à l’art du récit filmé et de la narration. On trouve même un ton second degré ouvertement comique qui surprend et charme au cœur d’un récit qui, lui, affirme souvent une amertume contrastant étrangement avec les couleurs chatoyantes qui éblouissent le regard.

Je ne pensais plus voir l’opportunité de découvrir The Fall sur grand écran se présenter, alors voir cette chance se concrétiser en 35mm restera comme une des belles surprises de l’année au cinéma. Merci Panic Cinéma !
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