jeudi 17 février 2011

Le Discours d'un Roi mérite-t-il sa réputation irréprochable ?

Dans une dizaine de jours, la cérémonie des Oscars se tiendra à Hollywood, et il semble plus que probable que Le Discours d’un Roi reparte avec quelques statuettes, et pas des moindres. Ce « petit » film britannique (d’après le standard américain, car vu d’Europe, le film n’a rien de petit) est devenu le film à voir absolument, d’abord outre-Atlantique en fin d’année, et depuis quelques semaines en Europe, où il s’est rendu incontournable au box-office. La France ne fait pas exception, et le film semble déjà assuré de passer les deux millions d’entrées en fin de parcours.

Si le succès du film est tel, le bouche-à-oreille n’y est pas étranger. Moi-même j’ai été l’un des premiers à me précipiter, deux jours après la sortie du film, prêt à découvrir ce qui s’annonçait être un des grands films de l’année. La promesse d’une grande histoire, celle du roi britannique George VI cherchant à dépasser son problème d’élocution pour devenir le grand leader dont son peuple avait besoin à la veille de l’entrée dans la Seconde Guerre Mondiale. La promesse d’émotion, de rire, de grandes performances d’acteurs. Oui l’attente était grande. Car depuis que la saison des récompenses a commencé aux États-Unis, Le Discours d’un Roi rafle tout ou presque. Tous les prix précédant (et généralement préfigurant) les Oscars, le film de Tom Hooper les a collectionnés. Et les spectateurs semblent unanimement conquis.

L’attente était pourtant trop grande. Bien sûr qu’elle était trop grande. Elle l’était parce que Le Discours d’un Roi n’est qu’un bon petit film. En soit cela n’a rien de déshonorant de n’être qu’un film mineur lorsqu’il est assumé comme tel, mais la campagne et le buzz du film lui donne des grands airs qu’il ne semble pouvoir assumer.
Qu’attendais-je du Discours d’un Roi ? J’attendais une belle petite histoire inscrite dans la plus grande. J’attendais que ce film ancré dans un cadre historique fort – l’héritage du Royaume pour un Prince qui ne se voit pas roi mais doit s’affranchir de sa modestie, l’entrée en Guerre de la Grande-Bretagne dans le conflit contre l’Allemagne – se montre ambitieux. Mais je n’ai pas trouvé d’ambition à la hauteur dans l’œuvre de Tom Hooper.

J’y ai vu une jolie petite histoire, celle d’un homme affublé d’un sévère bégaiement qui va s’appuyer sur les méthodes peu orthodoxes d’un spécialiste pour affronter ce défaut. C’est l’aspect réussi du film, le dépassement de soi. C’est le cœur du film. Mais c’est à peu près la seule profondeur que le film s’accorde, avec la relation teintée d’amitié entre le bègue et son orthophoniste. Le poids de l’héritage paternel royal sur le fils princier ? La difficulté de trouver sa légitimité gouvernante ? La place de l’Angleterre au sein d’une Europe devant faire face à Hitler et à la poussée du Nazisme ? Le dépassement de soi portant sur la fonction même du nouveau roi ? Tout cela est balayé, soit esquissé au second plan, soit quasi absent.

Tom Hooper a choisi de ne pas réaliser un film sur l’époque dépeinte, ou si peu. Il a préféré se concentrer sur la relation humaine en son sein. Il a préféré se contenter d’un thème presque passe-partout, presque anodin, en ne s’appuyant pas sur le cadre historique fort qui s’offrait à lui. Oui, Colin Firth et Geoffrey Rush livrent deux interprétations riches et admirables. Oui, Colin Firth va remporter l’Oscar qu’il aurait dû recevoir l’an dernier pour A Single Man. Mais le personnage déçoit. Il lui manque un souffle, la dimension des combats que l’homme avait à mener autres que son bégaiement. Il nous manque toute la richesse du contexte politique. N’y avait-il donc rien à dire sur ce que l’homme a pensé et réalisé ? L’Angleterre entrait à l’époque dans une des périodes les plus fortes du siècle, et voici qu’un film dont son roi de l’époque est le héros ne montre jamais ce que celui-ci a bien pu penser ou accomplir. Penser. Ne serait-ce que penser.

Il serait facile de balayer un tel reproche en arguant qu’il ne s’agit pas du but du film, que c’est la relation humaine qui est essentiel, et le combat personnel du roi contre son bégaiement, mais cette excuse est trop facile, et ne peut convaincre lorsque l’engagement dans le film en pâtit. Lorsque le roi prononce le fameux discours du titre, je voudrais être emporté par la parole de cet homme, par ce qu’il dit, ce qu’il exprime, ce qu’il a à dire à son peuple. Mais il n’en est rien. Car le roi, alors, n’a rien à dire à son peuple. Il ne fait que lire. Il n’exprime pas sa conviction, il ne porte pas haut ses mots. Il lit ce qu’on lui a écrit, et rien dans ce que le film nous aura montré jusque là ne nous indique vraiment ce que ce bon roi pense de ce qu’il lit.

Comment l’émotion peut-elle naître ainsi ? Certes la symphonie de Beethoven résonnant durant ces quelques minutes donne de la grandeur à la scène, mais le mérite en revient plus à Beethoven qu’au film lui-même. Malgré cela oui, le film se regarde avec quelque plaisir, facilement, sans ennui (ni vraie surprise). C’est un film agréable. Un bon p’tit film. Qui va peut-être triompher de Toy Story 3, Inception, The Social Network et Black Swan aux Oscars. Et je ne pense pas que ce soit mérité.

16 commentaires:

Kilucru a dit…

Bon si Oscars, il doit avoir, alors qu'on le décerne à Geoffrey Rush !

Alexandre Iannarelli a dit…

Ben écoute je suis assez d'accord avec toi...je me suis presque ennuyé devant ce film....même la dernière séquence rythmée sur la 7eme de Beethoven n'a rien pu faire contre mon ennui.
Les seules scènes sympas tournent autour de cet australien bizarre, ce qui est peu de choses pour un film soit disant de cette envergure.
Et j'avoue que le jeu de Colin F. m'ennuie tout autant que le reste.
Ce que j'aurais aimé, c'est voir cette pression familiale, cette pression de la guerre, cette pression du protocole royal etc etc, mais cela n'est jamais montré, du coup on a un personnage sans pression qui apprend juste a parler, que ce soit le roi d'angleterre, au final on s'en fout un peu.

si il rafle toutes les statuettes, je te dirais que je serais un peu triste, c'est que ça aura été une petite année.

I.D. a dit…

En même temps, fallait s'attendre à quoi d'un tel pitch ? A part s'attendre à ce qu'il ne semble pas vraiment montré. La première fois que je l'ai lu, je me suis marré. Vraiment. On va dire "moquer". Et en plus, en vous lisant tous là, j'apprends qu'il n'y a pas le contexte de l'époque et tout ce qui va avec. Non, c'est juste un type donc qui apprend bel et bien à causer. Wouah ! J'aurai limite préféré suivre le destin d'un p'tit bègue de Brooklyn qui combat son bégaiement pour ne pas finir vendeur de dope (v'là un pitch pour Sundance, je vends mon idée gratuitement ^^).

Et il met du Beethov' en fond lors du discours, je l'aurai parié sans y mettre un copeck. C'est limite de la caricature grossière tant on sait ce qu'on essaye d'exprimer et de susciter avec la musique de ce compositeur. Un peu de renouvellement bon sang !

David Tredler a dit…

@Kilucru : Rush ne l'aura pas pourtant, l'Oscar du second rôle est promis à Christian Bale ;)

@Alex : eh oui c'est bien ce qui manque, la mise en perspective dans un contexte plus large, c'est triste. Ce qui est dommage en voyant que le film rafle tous les prix, c'est que ce n'est pourtant pas une petite année, il y a de très bons films à récompenser cette année.

@ID : Oui ID, c'est bien ce que je regrette, que le film ne soit que l'histoire d'un mec qui apprend à affronter et dépasser son bégaiement alors que ce qui l'entoure est pour ainsi dire délaissé. Et j'adore la 7ème de Beethov, mais ça ne fait que mettre en évidence les carences du film comme tu t'en doutes...

selenie a dit…

Le montage arase le temps entre 1925 et 1939 pour raconter le destin d'un roi qui est d'abord celui un homme... D'un homme oui, qu'il ait été choisit de baser cette histoire sur les liens entre George et son thérapeute plutôt que sur la grande Histoire ne devrait pas être une tare. Pourquoi n'aurait-on pas le droit de choisir son fil conducteur ?! Colin Firth-Geoffrey Rush tout simplmeent épatant. 4/4

David Tredler a dit…

Ce n'est pas une tare, selenie, je dis bien que le film est bon. Son histoire est une bonne histoire, et ce qu'il choisit de raconter est bien raconter. Ses acteurs sont formidables, oui.
Mais ce que je reproche au film c'est de ne pas être plus ambitieux. C'est de se contenter de cette jolie petite histoire sans surprise et sans grandeur. C'est de ne pas donner une dimension humaine plus forte à ses personnages en les inscrivant dans leur temps.
Tu prends la peine de noter la chronologie du film avec des dates. Mais franchement, ces dates ont-elles une quelconque importance dans le film ? Non. Ont-elles une quelconque résonnance sur les personnages ? Non. Sent-on d'ailleurs dans le film que 15 ans s'écoulent entre le début et la fin ? Non. Pour ma part le film aurait pu se dérouler sur six mois, je n'y aurais vu que du feu. C'est dommage. Le film manque totalement d'ampleur. Ce n'est pas une tare, mais une déception.

Michael a dit…

C'est quasiment mot pour mot ce que j'ai aussi pensé du film. ;)

David Tredler a dit…

Ca ne m'étonne pas, Michael ;)

selenie a dit…

C'est bien ce que j'avais compris cher David... Mais pourquoi être plus ambitieux ?! Car l'ambition du réalisateur est clairement d'éviter que l'Histoire avec un grand H ne prennent le pas sur l'histoire à base humaine entre deux hommes, simplement... Peut-être trop simplement pour certain mais c'est pourtant ce qui fait de ce film sa surprise.

David Tredler a dit…

Pourquoi être plus ambitieux ? Mais justement parce que sans l'ambition, le personnage de George VI est creux, malheureusement. Le fameux discours du roi est totalement vide de sens, tu ne trouves pas cela un peu gênant ? Moi j'aurais voulu être emporté par le personnage, emporté par le discours, mais tout ce que je vois dans ce texte, c'est un bègue qui parvient à lire un discours qu'un homme de l'ombre lui a écrit et dont le film se fout royalement. Moi ça me gêne de bâcler ainsi le personnage. Ce qui me gène c'est que le film s'intitule "Le discours du roi", et qu'en fait le discours en lui-même soit anecdotique, ce qui est important c'est seulement que le roi parvienne à le lire.
Moi j'aime cette histoire humaine, j'aime la relation entre Rush et Firth, mais le problème justement, ce n'est pas que l'Histoire ait risqué de prendre le pas sur leur histoire, mais bien le fait que c'est l'inverse qui se produit, la petite histoire ne permet pas à la grande d'exister. J'aurais voulu les deux, il n'y en a qu'une. Je suis d'accord avec toi sur le fait que l'histoire de ces deux hommes est cruciale au film, mais pas au point qu'elle doive totalement effacer le contexte.

selenie a dit…

Mais justement n'est-ce pas l'homme derrière le roi ?! Car ce George ne peut être prêt à être roi puisqu'il n'était pas prévu. C'est l'Histoire qui le rattrappe mais le film s'arrête en 39. Il aurait fallu que le film se déroule un peu plus tard pour fouiller plus en avant ce qui se trame dans la petite tête du roi. Mais ce n'est ni le but du film, ni la base du scénario. C'est d'abord un film d'amitié en cela c'est réussi. Je trouve que tu demande trop de changement, ce qui ferait inévitablement un autre film.

David Tredler a dit…

J'aurais indubitablement voulu un film différent selenie. Aurait-il fallu que le film aille au-delà de 1939, peut-être, j'aurais surtout voulu, déjà, que le film soit bien ancré dans la période qu'il dépeint, or tout cela est bien vague. Ce n'est effectivement pas le but du film, tu n'as pas besoin de m'en convaincre. C'est là toute ma déception. J'ai vu des dizaines de films traitant de plus belles amitiés masculines, et celui-ci n'a que cela à offrir. Dommage !

Chris a dit…

C'est bizarre mais comme beaucoup de personnes tu n'as pas vu le même film que moi. Il me semble que ses enjeux ne sont ni la lutte contre le bégaiement, ni la reconstitution historique. L'intérêt que j'y ai trouvé c'est plutôt la thématique de la royauté, de la légitimité, et du destin. Et fort subtilement le film évoque ces sujets non seulement à travers Georges VI, évidemment, mais aussi à travers le superbe portrait de son frère (qui assume aussi, d'une autre manière, en quittant le pouvoir), de son père, de sa femme (qui avait cru choisir un destin et a finalement choisi un homme), et même de ses filles (qui par son exemple vont conforter la royauté anglaise au XXième siècle), du médecin (sa légitimité est elle-même vacillante). Le film traite pour moi de problèmes bien plus profonds que le pitch le laisse supposer et je pense que je ne suis pas le seul à l'avoir ressenti, d'où son succès.

David Tredler a dit…

J'ia bien ressenti comme toi que tous ces sujets apparaissaient en filigrane dans le film, Chris, mais vraiment pour moi il ne s'agit pas tant dans le film de subtilité que d'effleurement. APrès je sais bien que je n'ai pas la science infuse et que tout cela n'est qu'affaire de subjectivité, mais pour le moment, après cette vision du film, c'est le ressenti que j'en ai. Peut-être que dans 10 ans je le verrai autrement, mais pour le moment, je ne vois que l'effleurement des sujets et des personnages pour au final un film qui ne cherche pas assez à s'accomplir. Tu as été emporté, toi, par le discours ?

Chris a dit…

Oui j'ai été absolument emporté et je tire sur mon blog un parallèle avec Black Swan : http://chris666.blogs.allocine.fr/chris666-293851-le_discours_dun_roi.htm

Le Discours à flatté mon intelligence, Black Swan mes sensations.

David Tredler a dit…

Le Discours d'un roi et Black Swan sont tout de même deux conceptions du cinéma assez différente. Black Swan me bouscule en tant que spectateur, il me questionne et me turlupine, pendant que Le Discours d'un roi me caresse dans le sens du poil. On ne pourrait faire plus différent ;)

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