lundi 14 février 2011

Black Swan, la danse de la souffrance

Qu’est-ce qui fait un grand film ? Le plaisir que l’on a à le regarder ? Le bien-être qu’il nous procure ? La perfection technique qu’il déploie ? L’émotion qu’il dégage, ou qu’il nous fait ressentir ? Tout cela à la fois ? C’est possible. Cela peut être cela. Cela peut aussi être tout autre chose. Black Swan est-il un grand film ? Je ne sais pas. Je sais le mal-être que j’ai ressenti à le regarder. Le malaise dans lequel il m’a plongé tout du long.

Je sais que je n’ai pas aimé le personnage principal, Nina Sayers, cette jeune danseuse qui se voit offrir le rôle principal du Lac des Cygnes que sa troupe va jouer dans quelques semaines. Elle se trouve sous le feu des projecteurs et se demande si les autres danseuses, une en particulier, ne jalousent pas la confiance que lui a accordée Thomas Leroy, le chorégraphe. Je n’ai pas aimé Nina Sayers. Non, c’est faux. Je n’ai pas ressenti d’empathie pour Nina Sayers, ce qui est différent. Je n’ai en fait ressenti d’empathie pour aucun des personnages de Black Swan. Habituellement, c’est assez rédhibitoire dans mon appréciation d’un film (hum… Arnaud Desplechin… hum…).

Le malaise est donc parti de ces personnages. Il ne s’est pas arrêté là. Il s’est ensuite engouffré dans l’atmosphère. Ce New York sombre, glauque, déprimant. Cette déglamourisation total d’un univers qu’il serait si facile de présenter dans la lumière. Mais la lumière, dans Black Swan, n’est là que pour mettre en valeur la noirceur. Sans lumière, pas d’ombre, et c’est l’ombre qui intéresse Darren Aronofsky. Elle l’a toujours intéressée, de Requiem for a dream à The Wrestler, pour s’y complaire ou pour en sortir.

Ici, la noirceur passe par l’obsession. L’obsession de la perfection qui engendre la souffrance physique. Cette souffrance, je l’ai vécue en tant que spectateur. Aronofsky nous plonge dans la peau de Nina. Je ne suis pas parvenu à éprouver de l’empathie pour elle, pourtant je ne voyais qu’elle. Elle habite le film, son obsession donne son pouls à Black Swan. Natalie Portman, future Oscar de la Meilleure Actrice pour ce rôle, dévore le personnage et le film. La frêle jeune femme livre une performance phénoménale. Sous nos yeux sa Nina tremble et gémit, elle danse et virevolte, elle se consume autant qu’elle explose.

Mais il ne s’agit pas là que d’une « performance ». Black Swan n’est pas un film qui procure du plaisir ou du bien-être comme le peuvent d’autres. Les douleurs à l’écran deviennent nos douleurs. La peur à l’écran devient notre peur. Mais là où d’autres films dégouteraient d’une telle pression psychologique et d’une telle douleur, Black Swan déploie une virtuosité. Une virtuosité qui se fait passion. L’attention est aspirée dans la douleur et le malaise. « Le lac des cygnes » résonne et de la tourmente nait l’obsession.

Je n’ai pas pris de plaisir à regarder Black Swan. J’ai souffert. Je me suis tortillé sur mon siège face aux affres de cette héroïne que je n’aimais pas mais qui me fascinait. Mais derrière la souffrance a peu à peu grandi la puissance, jusqu’à une incandescence d’émotions. Je n’ai pas pris de plaisir à regarder Black Swan. Il ne m’a pas fait ressentir de bien-être. Mais il m’a accroché, scotché, fasciné. Il m’a pris à bras le corps et m’a emporté dans les tréfonds de la noirceur humaine, où la lumière est si faible qu’elle éclate d’une blancheur éblouissante. Black Swan est-il un grand film ? Bien sûr.

14 commentaires:

selenie a dit…

Tu as commencé à me faire peur... Mais oui évidemment que "Balck Swan est d'ores et déjà un monument. Une vraie claque... Note maximale pour un film qui m'a donné un vrai plaisir de bout en bout... Je dois être un peu maso :) 20/20 en tous cas...

David Tredler a dit…

Normal que je t'ai fait peur, c'est vrai que le film m'a abasourdi. C'est difficile pour moi de dire que j'embrasse totalement le film, mais le choc cinématographique est indéniable.

Kilucru a dit…

moi je vais encore le laisser reposer un ou deux jours avant de pondre une note...oui j'ai ressenti la tension..mais certaines ficelles, ambiances, accessoires semblent un peu gros, la chambre de la diva en "maison de poupée"..bon cela me hérisse le poil mais pas dans le bon sens...non pour l'instant je ne sais toujours pas vraiment qu'en penser ?
à suivre

David Tredler a dit…

Je suis d'accord, kilucru, sur le fait qu'Aronofsky abuse un peu des effets de sursaut du film d'épouvante. Mais la puissance du fiml va crescendo et efface au passage le souvenir de ces errements.

Cheese Nan a dit…

CQFD le pouvoir de catharsis ne fait pas la grandeur d'un film...
Je suis d'accord avec ce que tu dis sur l'ombre, je pense qu'on peut y ajouter une réflexion sur la représentation - tant sociale que celle qui a trait au spectacle.
Ce que j'aime bien dans ce film c'est justement qu'il met en scène la création artistique. A ce titre, je trouve notamment le personnage du chorégraphe un peu faible et attendu, pas très bien écrit. Il n'est pas le seul à pâtir de la caricature.
Oui la chambre de la danseuse est une maison de poupée parce que justement la danseuse est une poupée je trouve cela assez juste.
De même j'aime bien l'utilisation des effets spéciaux, je la trouve assez fine, par exemple dans la manière dont est traitée la peau de Nina, souvent en "chair de poule"...
C'est un peu dommage que le scénario ne montre pas l'entourage plus complexe de la danseuse, là encore on tombe dans la caricature. De même, ce film ne tourne que sur une seule référence chorégraphique - Le lac des signes. Alors que les danseuses en ont bien d'autres et leur art est fait de cette connaissance multiple.
Là encore je n'aime pas trop ces aspects univoques... finalement assez Hollywoodiens.
J'aurai aimé davantage voir Nina vivre.
Par ailleurs, je n'ai pas du tout reconnu Winona Rider, ce n'est qu'au générique que je l'ai associé à son personnage... Dingue non ?!

Le passeur a dit…

Magnifique critique David, il n'y a en effet pas besoin d'aimer les personnages pour entrer dans leur psyche.

David Tredler a dit…

Cheese Nan, je pense qu'Aronofsky ne cherche pas à faire un fiml sur la danse, celle-ci ne sert que de toile de fond. Le coeur du fim c'est son personnage central, ses psychoses et ses dédales. LE but du fiml est justement de nous montrer le film de son point de vue, sa vision des choses et des gens qui l'entourent, d'où des seconds rôles en peu en retrait.
Quant à Ryder, c'est vrai qu'elle est méconnaissable^^

Le Passeur, merci ;)

Callie a dit…

Pour ma part j'ai été retournée par ce film (je dirais même perturbée...) mais comme Kilucru, je laisse décanter avant de mettre des mots sur mes ressentis.
Par contre, personne ne semble y avoir prêté attention mais: n'avez-vous pas trouvé la qualité d'images un peu mauvaise ?

David Tredler a dit…

Une qualité d'image mauvaise ?
C'est justement un parti du directeur photo de donner un véritable grain à l'image qui ne soit pas lisse ;)

Nat a dit…

Film magistral...et très belle critique.

Claire a dit…

Je suis d'accord, tout à fait d'accord concernant l'absence d'empathie...sur mon blog "naissant", mon avis sur le film en témoigne: http://clairedanslessallesobscures.blogs.allocine.fr/clairedanslessallesobscures-296706-black_swan.htm

Belle écriture pour ces articles, je tiens à le souligner. Bravo, je mets le blog dans mes préférés.

David Tredler a dit…

Merci Claire^^ Je ne manquerai pas d'aller découvrir ton blog naissant ;)

I.D. a dit…

On a déjà parlé dans les billets de ce blog des perturbateurs au cinéma et puis un jour :

http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/60408/date/2011-02-21/article/tue-pour-avoir-mange-du-popcorn-bruyamment-devant-black-swan/

David a dit…

Ha ha ha ! C'est extrême comme solution quand même^^ Mais tu sens le mec pas trop fou non plus. Il attend la fin de la projo, parce qu'il sait que s'il le bute sur le coup, ça va interrompre la séance !

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