dimanche 28 juillet 2013

« Lone Ranger » : western et basket sur les Champs-Élysées

Sur le papier, je ne suis pas le client le plus évident pour « Lone Ranger ». Le nom de Jerry Bruckheimer à la production a cessé d’éveiller ma curiosité voilà quelques années, Johnny Depp me tape légèrement sur le système depuis quelques films, et Gore Verbinski est coupable d’avoir commis, avec les mêmes compères Bruckheimer et Depp, une bonne partie de l’inepte saga « Pirates des Caraïbes », dont le succès continue de me laisser coi. Non, décidément, ce « Lone Ranger » avait tout pour me rendre méfiant, et les échos venus des États-Unis lorsque le film s’y est planté au début du mois n’ont rien arrangé à l’affaire.

Cependant l’amateur de cinéma d’aventures que je suis, et de western également, n’a pu laisser passer la chance d’aller jeter un œil au film, spécialement lors de l’avant-première en présence de l’équipe du film dans cette belle salle des Champs-Élysées qu’est l’UGC Normandie. En guise d’équipe, il ne fallait pas s’attendre à voir débarquer Johnny Depp, mais Jerry Bruckheimer, Gore Verbinski et le vrai héros du film, Armie Hammer, avaient fait le déplacement. Jean-François Camilleri, le patron de Disney France, discutait le rang devant moi avec une de ses connaissances, expliquant que l’orage avait retardé la projection et signalant que le coach de l’équipe de basket des Miami Heats, dont le nom m’échappe, était présent ce soir-là (allez savoir pourquoi) et qu’il allait l’annoncer lorsqu’il monterait sur scène (ce qu’il fit effectivement, annonce suivie d’un tonnerre d’applaudissement…).

Finalement l’équipe arriva avec 30 minutes de retard (le premier retard qu’ait connu Camilleri en tant que boss de Disney France, paraît-il) sous l’ovation attendue du public, tandis que l’inimitable Béatrice était là pour s’occuper de la traduction avec la… hum… verve qu’on lui connaît. A côté de moi, ma voisine sortit son carnet de notes, peut-être en vue de relater en détail la présentation de l’équipe de « Lone Ranger » sur son propre blog (je vous résume : « c’était formidable de faire un tel film et on espère que vous l’apprécierez autant qu’on a pris plaisir à le réaliser », si si je vous jure), pendant que je songeais à quel point Armie (un p’tit diminutif d’Armand) Hammer était grand et me demandais si le coach des Miami Heats n’était pas là pour le convaincre de changer de carrière et de se lancer dans la NBA. Ce serait vraiment dommage, car même si « Lone Ranger » s’est planté au box-office américain (même pas 100 millions de dollars de recettes quand le film a coûté au moins le double), Hammer a de l’avenir dans le paysage cinématographique outre-Atlantique, à la fois charismatique, maladroit et touchant la plupart du temps, tendance James Stewart moderne.

Il est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle le numéro auquel se livre une fois de plus Johnny Depp dans le film est non seulement supportable, mais plaisant. Voilà quelque temps que le Depp est en roue libre sur grand écran, recyclant encore et toujours son personnage d’excentrique sympathique, des trop nombreux « Pirates des Caraïbes » aux films de Tim Burton. Ici, s’il ne s’écarte pas vraiment de ce personnage récurrent en incarnant Tonto, le Commanche un peu loufoque sur les bords qui va prêter main forte au Lone Ranger pour arrêter tueurs, malfrats et hommes de pouvoir corrompus dans l’Amérique du Far-West. Mais ce qui change c’est qu’il n’est pas le protagoniste, du moins pas le seul, et que le duo qu’il forme avec Armie Hammer se nourrit d’une certaine dynamique, où le sérieux de Hammer est contrebalancé par l’humour apporté par Depp, qui devient finalement sidekick à vocation comique.

Le duo d’acteurs n’est pas la seule chose recommandable du film, au demeurant, puisque celui-ci s’avère, contre toute attente, un film d’aventures plaisant. Et à y regarder de plus près, il ne faut pas trop s’étonner de l’accueil froid réservé au film aux États-Unis, tant « Lone Ranger » s’escrime à dénoncer les forfaits perpétrés par les ancêtres, qui des militaires aux bureaucrates en passant par à peu près tout le monde, ont construit la société par le sang, l’oppression et la corruption. Hum… le portrait n’est pas franchement flatteur. Attention à ne pas non plus trop prendre « Lone Ranger » au sérieux, car il s’agit bien d’un divertissement pur, pas toujours bien calé niveau rythme, n’exploitant pas autant que possible tous les personnages, mais un divertissement bien huilé tout de même, presque à l’ancienne si ce n’est ce budget pharaonique qui à l’écran ne semblait pourtant pas nécessaire.

Décidément, après « Prince of Persia », « John Carter » et quelques autres, je crois que j’aime bien les films d’aventures hollywoodiens qui ont été boudés chez eux. Ils sont rarement parfaits, souvent boursouflés, mais insufflés d’un vrai sens de l’aventure. J’espère que le coach des Miami Heats est rentré chez lui sans être parvenu à recruter Armie Hammer. Je préfère le voir sur grand écran.

jeudi 6 juin 2013

« Sugar Man », de l’écran à la scène

Il y a un film que je me suis contenté, à mon grand regret, de mentionner dans mon Top 10 de 2012, un film dont il est temps de parler plus longuement. « Sugar Man » de Malik Bendjelloul. Si j’ai été peu disert sur le documentaire récompensé d’un Oscar en février dernier, je n’en ai pas moins recommandé le film à chaque être humain que j’ai croisé depuis Noël. Le film, je l’ai découvert quelques jours après sa sortie, alors qu’il ne passait encore que dans deux salles à Paris et même pas autant en province. A Paris, c’était l’UGC Ciné Cité Les Halles et le Saint-Germain-des-Prés qui ont programmé les premiers « Sugar Man ». Et à l’heure où les films sortent par douze, quinze ou vingt chaque mercredi, où l’offre est énorme et où le turnover est rapide dans les salles, « Sugar Man » s’est révélé être le phénomène de 2013.

C’est bien simple, le Saint-Germain-des-Prés, l’un des derniers cinémas de Paris à écran unique proposant un film par semaine, a gardé « Sugar Man » à l’affiche depuis Noël 2012 jusqu’au mardi 21 mai 2013. Cinq mois complets au cours desquels la salle art & essai parisienne aura uniquement projeté le documentaire. Pendant ce temps, le bouche-à-oreille a fait son œuvre, faisant de « Sugar Man » LE film incontournable de l’année, gagnant de semaine en semaine quelques salles de plus, et affichant une stabilité sans égale au box-office français, affichant peu ou prou 10.000 entrées par semaine pendant cinq mois sans jamais fléchir. Un miracle joliment orchestré par son distributeur (ARP Sélection), et un miracle finalement à la hauteur de celui conté par le film.

Le miracle, c’est l’histoire de Sixto Rodriguez, qui à l’aube des années 70 semblait promis à une grande carrière musicale. Mais après deux albums ne se vendant pas, c’en fut vite fini de ses espoirs de carrière. Retour à la case Detroit, à la vie de famille, et aux jobs dans la construction. Pendant ce temps, en Afrique du Sud, sans que lui-même le sache, ses albums se sont écoulés comme des petits pains, ses chansons devenant des hymnes anti-Apartheid, et lui, une légende. Quand, à la fin des années 90, deux sud-africains découvrirent que Rodriguez n’était pas mort et vivait en fait à Detroit, ils le convainquirent de venir en Afrique du Sud monter sur scène et découvrir sa popularité. Cette histoire, je suis obligé de la raconter un minimum (mais allez voir le film ou achetez-le en DVD, c’est une merveille, un film d’une profonde humanité) pour que vous compreniez pourquoi, au sortir de ma première vision du film au tout début 2013, lorsque j’ai appris que Rodriguez donnerait des concerts en France en juin 2013, j’ai pris ma place sans me poser de question. L’histoire de cet homme est trop extraordinaire, sa carrière avortée trop injuste, pour que la chance de le voir sur scène ne soit embrassée avec hébétude. Et la perspective de le voir sur scène m’a collé un sourire impossible à effacer.

J’ai passé les derniers mois à me dire « Je vais voir Sixto Rodriguez en concert ! », avec incrédulité. Je suis retourné voir le film, j’ai poussé la Terre entière à aller le voir elle aussi, ce succès inespéré au box-office, approchant des 200.000 entrées au compteur. J’ai écouté en boucle les deux albums de Rodriguez, je me suis imprégné de ses chansons qui aujourd’hui encore poussent ceux qui les écoutent à se demander comment diable des albums pareils ont pu ne pas trouver d’écho dans les années 70.

Et puis finalement, le jour de juin est arrivé. Dans le Zénith parisien, alors que tout le monde attendait l’arrivée sur scène de Rodriguez, l’excitation était palpable. Comme si personne ne parvenait à croire que nous allions vraiment assister à un concert de l’homme. Lorsque enfin il est apparu sur scène, j’ai entendu la jeune femme derrière moi qui répétait, presque incrédule « Oh ça y est, oh mince, oh il est là, oh il va vraiment chanter, il est vraiment là, vivant ». L’effet « Sugar Man » battait son plein. Le documentaire de Bendjelloul a rendu l’existence de Rodriguez quasi mythique, et chacun d’entre nous, ce soir-là autant que la veille ou le lendemain, savions que c’était pour ainsi dire le concert d’une vie, même si le comble faisait que la plupart d’entre nous n’avions pas entendu parler de Rodriguez un an plus tôt. Mais « Sugar Man », le film, a décuplé les sensations entourant la musique de Rodriguez, et nous nous sommes donc trouvés hébétés à l’idée que nous allions vivre un concert de lui.

Pourtant il a fallu d’entrée de jeu se rendre à l’évidence. Rodriguez n’est plus le jeune homme qui chante si parfaitement les chansons apparaissant sur ses deux albums. C’est un vieil homme qui a passé les soixante-dix printemps, un vieil homme qui n’a jamais été une star, a fait relativement peu de concert à l’échelle de sa vie, un vieil homme qui a passé plus de temps à détruire et construire des maisons pour vivre qu’à remplir des salles de concert, un vieil homme presque aveugle ayant besoin de quelqu’un pour le guider jusqu’à son micro, un vieil homme dont la voix n’a plus la force de la jeunesse, un vieil homme dont les doigts ne parviennent plus à gratter la guitare avec autant de dextérité qu’avant. Un vieil homme fatigué dont le corps n’est pas habitué et n’a de toute façon plus vraiment l’âge de faire une tournée internationale.

Et donc après un premier quart d’heure de concert solide, générant l’enthousiasme parmi les milliers de spectateurs si heureux d’entendre le splendide « Crucify your mind », la fatigue de Rodriguez s’est fait ressentir. La voix a commencé à dérailler, les cordes de la guitare se sont mises à pleurer, et les spectateurs dont je faisais partie ont commencé à comprendre que le Sixto Rodriguez dont ils ont rêvé grâce à « Sugar Man » n’était plus. Pourtant les milliers que nous étions ont continué à l’encourager, à l’applaudir, à le féliciter, à acclamer les premiers accords de « Sugar Man » ou « I wonder ».

Parce que finalement l’important n’était pas l’imperfection du concert. Sixto Rodriguez n’est plus le grand musicien qu’il aurait pu (dû) être. Musicalement, le concert n’était certainement pas à la hauteur. Mais au fond, malgré la pointe de déception, le spectateur a gardé le sourire, et une belle part d’émerveillement. Parce que nous étions venus voir Sixto Rodriguez. Nous étions venus voir un homme passé à côté de sa carrière des décennies durant. Nous étions venus voir un artiste qui n’a longtemps pu vivre de son art, une belle personne dont l’insuccès nous avait semblé injuste, qui avait rêvé de donner des concerts à des foules reprenant ses chansons avec lui. Nous étions venus voir un homme dont l’apogée de la carrière était aussi le crépuscule, et nous étions finalement heureux d’être là pour y assister, et de lui laisser profiter de cette gloire bourgeonnante offerte par le film, cette gloire qu’il aurait dû connaître quarante ans plus tôt.

Alors oui, si cela avait été n’importe quel autre artiste sur scène, le public aurait certainement sifflé, et nombre d’entre nous seraient sûrement partis au bout de 20 minutes. Mais pas pour Rodriguez. Nous avons écouté, nous avons grimacé, mais le sourire est resté, et si nous n’avons pas vécu un grand concert, nous avons vécu un grand moment.

lundi 20 mai 2013

"L'ultimatum des trois mercenaires", attention rareté !


Parfois les ressorties de vieux films me mettent face à mes lacunes cinématographiques. En ce moment je suis dans une spirale qui me fait revenir continuellement dans le Quartier Latin pour profiter au maximum des ressorties en version restaurée de classiques du cinéma américain. Certains classiques sont surtout des raretés et des films méconnus plus que de véritables classiques et… Bon je le dis, je le chuchote… non allez je le dis tout haut, autant assumer les lacunes jusqu’au bout. Jusqu’à ce que j’aperçoive ici ou là dans la presse des articles pour mentionner la ressortie du film, je crois bien n’avoir jamais entendu parler de « L’ultimatum des trois mercenaires » de Robert Aldrich.

J’en entends certains ricaner et dire « Oh le mec il connaissait pas… », j’en entends d’autres murmurer « L’ultimatum de quoi ? ». Non, désolé, je n’étais pas familier du film d’Aldrich, mais les quelques lignes aperçues dans Libé et Les Inrocks ont éveillé ma curiosité, et lorsqu’il s’est agi de trouver un film dans le quartier pour enchaîner avec « Une place au soleil » de George Stevens qui était sur mes tablettes, « L’ultimatum des trois mercenaires » s’est donc contre toute attente imposé à moi.

Je n’étais manifestement pas le seul dans la salle à ne pas vraiment savoir à quoi m’attendre et à avoir lu le synopsis du film en patientant sur le trottoir que Le Champo nous ouvre ses portes. Le film était projeté dans la salle du sous-sol, celle avec les petites loupiottes au plafond qui font penser à un ciel étoilé, façon Grand Rex miniature. Assis juste derrière moi, deux mecs, plus ou moins mon âge, e mettent vite à glousser lorsque le film commence. Dès le générique d’ouverture en fait, et régulièrement – pour ne pas dire continuellement – au cours des dix ou quinze minutes suivantes.

Pour ceux qui comme moi il y a quelques jours ne sont pas familiers du film de Robert Aldrich, une mise en place est requise. Réalisé à la fin des années 70, le film est un suspense dans lequel des militaires renégats, dont un général incarné par Burt Lancaster, s’introduisent sur une base secrète américaine où sont stockés neuf missiles nucléaires. Ils en prennent le contrôle et avisent les autorités qu’ils n’hésiteront pas à appuyer sur le bouton si leurs exigences, quelques millions de dollars et la publication d’un rapport confidentiel sur la Guerre du Vietnam, ne sont pas écoutées et appliquées.

Vous imaginez donc bien que les gloussements répétés de mes voisins du rang derrière ont pu paraître incongrus, voire agaçants. M’est avis qu’ils n’avaient jamais vu un film des années 70 (réalisé avec les moyens du bord, le bureau ovale de la Maison Blanche reconstitué dans un studio allemand), et la direction artistique de l’époque que cela implique, forcément différentes d’un film tourné en 2013. Heureusement les rieurs en ont eu marre de rire et ne s’imaginaient pas le faire pendant les 2h25 que dure le film, et ont donc pris la tangente. Ouf.

La version proposée en ce moment dans les salles est en fait inédite dans les salles françaises, l’échec au box-office américain du film à sa sortie en 1977 ayant poussé le studio à l’époque à opérer un charcutage en règle du film, qui s’est retrouvé amputé de près d’une heure pour expurger au maximum l’aspect politique et resserrer le montage vers le film de casse plutôt que sur la diatribe politique. Il aura donc fallu attendre 2013 pour qu’enfin « L’ultimatum des trois mercenaires » voit son ambition et son audace restaurées, et Burt Lancaster, Charles Durning, Richard Widmark, Joseph Cotten et Melvyn Douglas replonger pendant 2h30 dans ce qui fut l’un des tout derniers films de Robert Aldrich. Un suspense haletant doublé d’un discours politique acerbe et explosif qui en fait un exemple remarquable de divertissement intelligent. Et si vous ne jurez que par les films de Michael Bay, sachez que « The Rock » (oui oui, Sean Connery et Nicolas Cage à Alcatraz) doit beaucoup au film d’Aldrich. Jetez-y un œil, vous verrez, c’est flagrant.

lundi 6 mai 2013

Où David Lean refait son apparition dans les cinémas parisiens, et devant mes yeux patients


Dans un coin de mon être, les tambours continuent de résonner. Il me suffit, des mois après la projection de « Lawrence d’Arabie » à la Cinémathèque Française, de fermer les yeux, et la musique de Maurice Jarre accompagne toujours mon écran noir intégré. La magie de ces quatre heures dans le désert avec Peter O’Toole ne s’est pas éteinte. Je peux encore en récolter l’essence en faisant le vide autour de moi.

Les semaines, les mois ont passé, et voici que David Lean et son cinéma fait pour le grand écran ont de nouveau les honneurs des cinémas parisiens. Tout du moins de l’un d’entre eux, le bien caché Action Christine, dont la localisation discrète, dans cette rue Christine où les rares passants sont presque tous cinéphiles, n’empêche pas les amateurs de vieux cinéma américain de se montrer en nombre lorsqu’il s’agit de découvrir ou redécouvrir un classique restauré comme c’est le cas en ce moment. Le cinéma organise un cycle d’incontournables en version restaurée, où « African Queen » et « Sur les quais », que j’ai déjà par le passé vus chacun sur grand écran, côtoient deux films de David Lean, le fameux « Lawrence d’Arabie » et « Le pont de la rivière Kwai ». Si l’évocation du premier me ramènera pour le reste de mes jours à ce soir de novembre 2012 dans la salle Langlois de la cinémathèque, le second fait partie de ces films découverts un après-midi de vacances adolescentes où j’étais probablement scotché à la télé. Et depuis, rien.

« Le pont de la rivière Kwai » n’était jusqu’ici qu’un souvenir télévisuel de l’enfance et rien d’autre. Il ne pouvait en être autrement pour « Lawrence d’Arabie », cette magnifique version restaurée était destinée à ressortir en salles (même si j’imaginais mieux qu’une poignée de séances par semaines à l’Action Christine), et je nourrissais ce mince espoir que peut-être, une salle en profiterait pour passer d’autres films de Lean qu’il me restait à découvrir sur grand écran. L’Action Christine a donc exaucé mon vœu, et je me suis retrouvé un dimanche après-midi à emprunter la calme rue Christine que je n’avais pas traversée depuis bien longtemps, trop longtemps.

Je fus bien heureux de découvrir que je ne suis pas le seul à penser que seule la salle de cinéma rend justice aux films épiques de David Lean. Je fis montre de patience lorsque la petite vieille devant moi se trompa dans l’ordre du chèque qu’elle rédigeait pour acheter un nouveau carnet de places. Il fallait recommencer avec une fébrilité extrême qui inquiéta la caissière, proposant à la grand-mère cinéphile de rédiger le chèque pour elle, une proposition accueillie avec un grand sourire par la septua… disons même octogénaire. Mais cette épreuve ne m’empêcha pas de descendre l’escalier et d’entrer dans la familière salle pour aller directement m’asseoir au quatrième rang où je trouvai un intrus nommé Nyal qui squattait ma place mais à côté duquel j’acceptai de bonne grâce de m’installer.

William Holden et sa gouaille, Alec Guinness et sa baguette de leader, la jungle birmane, ces soldats sifflant en rythme cet air mémorable entré depuis bien longtemps dans l’imaginaire collectif. « Le pont de la rivière Kwai » n’a pas la grandeur de ce que sera « Lawrence d’Arabie » quelques années plus tard, mais il cache sous son trompeur aspect de film d’aventures (si tant est qu’un film sur un camp de prisonnier puisse être considéré comme tel) un discours fort et amer sur l’orgueil humain. Aaah, ces films hollywoodiens à l’ampleur et l’ambition disparues... Mais si l’on ne produit plus vraiment de tels films à Hollywood, il nous reste heureusement les salles obscures parisiennes pour nous replonger en 1942, 1957, 1962 ou 1976, pour voyager dans l’histoire du cinéma sans avoir à dénicher de DeLorean.

mardi 30 avril 2013

"What Richard did", ou l'art de dénicher les films discrets


Écrire un billet sur chaque film que je vois m’a toujours semblé impossible sur ce blog, du moins cela n’a-t-il jamais été son but. Parce que je vois suffisamment de films pour qu’une telle perspective induise un enchaînement perpétuel d’avis succincts, et je n’ai jamais souhaité que mon blog ressemble à cela (quitte à ce que l’on me reproche en toute amitié de rarement parler des films que je vois). Et puis de temps à autre, mes explorations des salles obscures parisiennes me mettent face à un film dont je ressens non seulement l’envie, mais également le devoir de parler. Parce qu’à l’évidence, certains films ont besoin d’être défendus par le plus grand nombre de voix pour ne pas passer inaperçus.


Avant le mercredi de sa sortie, je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était « What Richard did » de Lenny Abrahamson. Ce mercredi-là, j’ai aperçu de bonnes critiques du film et me suis penché sur son cas. Tiens, un film irlandais. Je me suis tourné vers un ami cinéphile de la région pour lui demander ce que le film valait, sur quoi il m’a appris que le long-métrage était l’adaptation d’un roman écrit par un vieil ami à lui. Tiens donc. Allez, la connexion irlandaise me plaisait bien, direction le Lincoln avec l’œil vierge, sans même savoir de quoi il retournait dans le film. Cela fait du bien de découvrir un film sans avoir vu la bande-annonce ou lu le synopsis, parfois.

Le cinéma anglo-saxon indépendant est souvent social, donc peut-être m’attendais-je un peu à cela, un soupçon qui à la vue du film fut très vite mis de côté. Le Richard du titre est un adolescent de 18 ans, ami protecteur, fils dévoué, joueur de rugby émérite, élève sérieux, charismatique et populaire. S’il était humainement possible de frôler la perfection, Richard serait l’un de ces spécimens rares. Une perfection si nette qu’elle ne peut forcément que se fissurer. Trop beau pour être vrai ce Richard, il ne peut être promis à une éternelle perfection - comme le titre l’indique. Un évènement va fissurer le caractère de Richard, avant d’ébranler son monde et celui de son entourage.

La perfection aperçue n’était là que pour être écornée, et l’être humain remarquable de se trouver bousculé au plus profond de son être. Cette fissure s’agrandissant à vue d’œil  vient nous mettre face à nos propres défauts et cauchemars. Le film tisse le fil d’un caractère admirable pour nous plonger dans les abîmes du personnage, et ainsi explorer ses doutes face à ses erreurs, rendre palpables ses inévitables réflexions. Le choix de coller au plus près de Richard nous plonge dans sa peau au risque d’étouffer. Mais cette mise en scène sobre et posée, cette musique douce et enivrante qui accompagne le film offrent des bouffées d’air qui rendent le film aérien malgré tout.

Richard est à la fois un rêve et un cauchemar. Celui que l’on pourrait de prime abord aspirer à être, et celui dont on ne voudrait pas suivre le chemin, comme un paradoxe douloureux. « What Richard did » laisse intelligemment planer le doute au moment où l’on quitte Richard, cette âme charitable que les fêlures ont précipité dans l’effroyable. A l’heure où vous lirez ces lignes, le film de Lenny Abrahamson sera certainement encore moins visible qu’au moment de sa sortie. Mais cela ne signifie pas qu’il faille abandonner l’idée de le voir.

jeudi 11 avril 2013

C'est grave, docteur ?


Un jour il faudra que je consulte un psy pour savoir à quoi est dû mon amour profond pour les salles obscures, ou que je demande à ma mère si elle m’emmenait en douce dans les salles de ciné quand j’étais encore bébé et si pour ne pas se faire repérer elle m’aurait inculqué tôt les bonnes manières d’un tel lieu. Je le sais, qu’aux yeux de certains, je suis un peu bizarre dès que je mets les pieds dans un cinéma. Oh en-dehors je suis un ange, sage, réfléchi, diplomate, un parfait gentleman. Bon, je reste tout cela une fois que je suis assis dans mon fauteuil les yeux rivés sur le grand écran, mais disons que ma patience autrement légendaire est… comment dire… fortement diminuée. Et aux yeux de beaucoup, cela fait de moi un spectateur chiant, probablement, même si à mes yeux, les chieurs, ce sont les autres.


Plus le temps passe, et plus le comportement des uns et des autres dans une salle obscure m’obsède. Cela vient-il seulement de moi, ou le comportement général des spectateurs de cinéma a-t-il évolué vers cet égocentrisme carabiné qui semble être inévitable. Je ne peux pas reprocher aux américains d’avoir créé ces salles où les mineurs sont interdits, car souvent une salle sans ados est une salle paisible, mais mes griefs réguliers en salle ne se limitent pas aux adolescents.

Le weekend dernier je suis allé voir « Effets Secondaires », le séduisant thriller aux accents hitchcockiens de Steven Soderbergh. Derrière moi, jouant avec ma patience pendant la première partie du film, deux copines dont l’adolescence s’était évaporée depuis nombre d’années. Papotant pendant les pubs - ça, cela ne me pose pas de problème - mais le film commençant, logos de boîtes de prod puis plan d’ouverture, les piaillements continuent. Un coup d’œil par-dessus l’épaule, mais les premiers dialogues à l’écran les calment… un temps, car les piaillements reprennent, parce que les copines voulaient absolument partager leurs commentaires sur le film à mesure que celui-ci se déroulait sous leurs yeux.

Cela, malheureusement, c’est un classique. C’est fou, mais il faut rappeler aux gens qu’une salle de cinéma, ce n’est pas un salon. Que les spectateurs alentour, ce ne sont pas des potes qui aiment entendre leurs commentaires. Qu’un fauteuil, ce n’est pas un repose-pied. J’ai l’habitude de me retourner et de faire comprendre aux autres qu’ils gênent. Et la plupart du temps, les gens se sentent un peu honteux d’avoir été rappelés à l’ordre et se calment, au moins un temps. Mais les deux pies d’ « Effets secondaires » ne se sont pas senties honteuses. Quand je me suis retourné pour leur balancer mon regard le plus noir ayant déjà fait se tapir de honte des dizaines de spectateurs parisiens au fil des ans, celles-ci m’ont regardé, se sont tues, et une fois que je me suis retourné vers le film, je les ai entendues dire « Bah il se retourne lui ? », comme si je les dérangeais. Je me suis de nouveau tourné vers elle, agacé au plus haut point, les yeux en feu et des serpents jaillissant d’entre mes dents aiguisées, pour leur cracher « Bah oui il se retourne lui ! ». Connasses, dites-le si je vous emmerde en plus.

Bon, d’accord parfois j’exagère. Je n’aurais peut-être pas dû faire la gueule à mes amis parce qu’ils m’avaient attendu à la caisse au lieu d’aller faire la queue devant la salle. Bon et puis quand mon pote Eric est entré dans la salle l’autre soir pour « G.I. Joe 2 », tout juste en retard alors que le logo de la Paramount était à l’écran, j’aurais pu être plus aimable que ce « Qu’est-ce que t’as foutu ??!! » agressif. Après tout ce n’était que « G.I. Joe 2 ». Oui, bon, et il faut que j’arrête de stresser dans la file d’attente en me demandant si je vais avoir ma place préférée dans la salle s’il y a trop de monde, et il faudrait peut-être aussi que je stresse moins lorsque que quelqu’un s’assoie juste devant ma copine et lui bouche une partie du bas de l’écran, me poussant à lui demander 17 fois avant que le film commence si elle veut qu’on échange nos places alors qu’elle me répond 17 fois que ça ne la gêne pas, ELLE (mais sérieusement, comment cela peut-il ne pas la gêner ???).

Je me souviens m’être demandé après avoir vu il y a quelques années ce documentaire sur les cinémaniaques new-yorkais si un jour, je finirais comme l’un d’eux. Est-ce que mon tic de vérifier plusieurs fois que mon téléphone est bien éteint disparaîtra un jour ? Parviendrai-je encore longtemps à me retenir de crier dans la salle avant que le film commence « Tout le monde éteint son portable ! ». Quand je pense que certains exploitants ou distributeurs commencent à envisager d’encourager les gens à tweeter pendant les films pour ne pas braquer les jeunes et les encourager à ne pas snober la salle de cinéma. Rien que d’y penser, je fais une crise d’angoisse, comment peut-on être exploitant de salle et envisager une telle chose…
Bon allez il vaut mieux que je me taise je vais finir par passer aux yeux de certains pour un taré… (mais toi, oui toi, là, tu sais de quoi je parle, hein ?)

lundi 1 avril 2013

J'en étais où ?

Poser la plume pour souffler n’est jamais une grande idée. On se dit que l’on va ralentir l’écriture, et au final, le ralentissement ressemble de l’extérieur à une panne. J’ai laissé filer les semaines sans martyriser mon clavier pour différentes raisons, mais je n’ai jamais voulu totalement déserter cet impossible blog ciné, alors il serait grand temps que je ré-insuffle ici un peu de vie qui commence à sérieusement manquer.

Depuis ce jour de février où j’ai pour la dernière fois publié un billet, n’allez pas croire que je suis resté les bras croisés. Des films, j’en ai vus. Des lignes, j’en ai noircies. Mais je ne suis jamais allé au bout de ces billets commencés. Des films qui m’ont inspiré, j’en ai vus. Des spectateurs qui m’ont agacé, j’en ai croisés. Des séances mémorables, j’en ai vécu. Diable, que vais-je faire, vais-je toutes les reprendre une à une ces anecdotes que j’ai manqué de vous raconter ? Vais les crier un à un ces coups de cœur qui ont été les miens ? 

Que n’ai-je pris le temps de vous relater ce vieux couple bourgeois assis comme moi à l’Arlequin pour découvrir « Dans la brume » de Sergei Loznitsa, avec madame annonçant à monsieur avant que le film ne commence « Tu vas encore dormir toi, je te connais, un film russe de plus de deux heures, tu vas dormir », et monsieur ne pouvant qu’avouer à demi-mot que oui, c’était bien possible, me poussant à m’éloigner d’eux pour éviter les possibles ronflements (il ne ronfla finalement pas, semble-t-il). Ou cette petite vieille à la même séance s’adressant à un trentenaire assis à deux fauteuils d’elle « Dites-moi, vous comptez l’éteindre pendant le film au moins votre téléphone ?! », ajoutant - à ma grande joie - après une timide et inaudible réponse de l’affiché, « Ils font chier avec leurs portables... ». Bien dit mamie.

Que n’ai-je pris le temps de vous décrire cet épisode avec l’homme qui rit dans l’enceinte de l’UGC Ciné Cité Les Halles, alors que je me dirigeais vers « 7 psychopathes » et que lui se prélassait dans un fauteuil du hall, attendant sa séance. En le voyant je me demandai illico s’il serait avec moi pour le film de Martin McDonagh, au moment où un employé d’UGC passant par-là, celui qui rit comme une hyène chercha à attirer son attention par un « Hep ! Hep ! HEP !! » de plus en plus fort, jusqu’à ce que l’homme le remarque et s’approche de lui pour le saluer cordialement (ils doivent tous plus ou moins le connaître, aux Halles). J’entendis alors la hyène énoncer tout heureux « J’suis bien là, je vais voir Max en salle 14, j’ai mon fauteuil pour attendre, et mon jus d’orange ». A ces mots  je jetai un œil sur la table devant lui et y vis deux packs d’un litre de jus d’orange. Cocasse.

Que n’ai-je encore décrit cette émotion qui m’a étreint à la découverte tardive et tant attendue, sur grand écran, de « Chungking Express » de Wong Kar Wai au Forum des images, cette entrée en scène de Tony Leung Chiu Wai, casquette de flic vissée sur la tête, au son du « California Dreamin’ » des Mamas & Papas, irruption splendide annonçant langueur et délicatesse. Quelques jours plus tard, à Deauville, je découvris un autre film du maître Hongkongais qu’il me manquait, « As Tears Go By », ne laissant plus qu’un film dans la filmographie de Wong Kar Wai que je n’ai jamais eu le plaisir de voir sur grand écran (« Les anges déchus »).

Que n’ai-je non plus clamé mon agacement envers ces spectateurs du Printemps du Cinéma qui désiraient peut-être voir « Le Monde Fantastique d’Oz » ou « Jappeloup » et se sont retrouvés avec moi devant « A la Merveille », et ne se sont pas privés de manifester leur impatience et leur ennui devant le film de Terrence Malick, expérimental dans la forme, imparfait sans l’ombre d’un doute, mais terriblement séduisant. Je me félicite toujours de voir des spectateurs privilégier le grand écran et l’expérience collective plutôt que le petit écran, mais certains de mes congénères spectateurs font malheureusement preuve d’un égoïsme désolant et agaçant, se comportant justement comme s’ils étaient seuls dans leur salon. Et mon intransigeance personnelle est plus forte devant certains longs-métrages, dont ceux de Terrence Malick font invariablement partie. Le maniaque psychopathe au fond de moi a donc dû prendre sur lui pour ne pas faire un massacre ce jour-là.

Les semaines ont passé, j’ai vu des nanars (« Du plomb dans la tête »), de beaux films (« Elefante Blanco »), des déceptions (« 40 ans mode d’emploi »), j’ai pesté contre des spectateurs, j’ai martelé mes genoux au son du logo d’Universal et de 20th Century Fox, et j’ai regretté de ne pas le partager ici. J’ai vu « Cloud Atlas » et ses fulgurances cinématographiques incroyables, « Spring Breakers » et son clinquant vain, « Stories we tell » et son art de disséquer la narration. Je n’ai pas vu beaucoup de films français. J’ai croisé l’homme au chronomètre dans la grande salle du Normandie, quittant « Jack le chasseur de géant » alors que je m’apprêtais à y plonger. J’ai discuté avec Yoo Ji-Tae, le bad guy de Oldboy, au petit-déjeuner dans un palace de Deauville. J’ai entendu une femme dire « Quels salopards ces bonshommes » lorsque la lumière s’est rallumée dans une salle projetant Wadjda, en me demandant si elle parlait des saoudiens ou des hommes en général. Mes pérégrinations dans les salles obscures ont continué. Et promis, je vous raconterai les prochaines.
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