mardi 18 novembre 2014

J’ai voyagé vers les étoiles sur grand écran

J’ai longtemps pensé que j’étais allergique à la science. « Longtemps » et « allergique » étant deux termes tout à fait relatifs. Disons que mes années lycée ont créé une distance certaine entre mes goûts personnels et la science, alors qu’enfant je rêvais des étoiles avec un planisphère stellaire phosphorescent accroché au mur de ma chambre.

Pourtant si mon intérêt pour la science s’est indubitablement étiolé, une part de curiosité et de fascination est demeurée. Une fascination entretenue par ces ciels nocturnes dégagés, hors de la ville, où la tête levée vers les étoiles nous confronte à l’immensité spatiale, mais une fascination également entretenue par le cinéma, et mon amour de la science-fiction. Si je me sens très bien les pieds sur terre, l’espace est un terrain de jeu cinématographique grisant qui m’appelle inlassablement, et dès qu’un film prend l’infini spatial pour cadre, j’y suis irrémédiablement attiré. Au fil du temps, c’est donc aussi les aventures SF sur grand écran qui m’ont peu à peu réconcilié avec les sciences, par le biais de l’astronomie, l’astrophysique, et toutes ces sciences se projetant là-haut.

Et voici qu’en l’espace de dix jours à peine, trois films m’ont envoyé en l’air, chacun à sa façon, et chacun avec brio. Deux d’entre eux sont des documentaires. Le premier, je l’ai vécu en Imax, à la Géode, un sombre soir où il n’y avait pas foule dans la salle de La Villette, et où j’ai presque littéralement plongé dans « Hidden Universe », ce documentaire s’intéressant aux télescopes géants du désert d’Atacama au Chili, qui scrutent les confins de l’univers. Avec lui je me suis senti partir à des millions d’années-lumière, retrouvant par lui mes sensations d’enfant découvrant le pouvoir d’une salle Imax, et mes rêves de gosses avec ce ciel phosphorescent plaqué sur mon mur.

Puis ce fut au tour du Publicis de me faire voyager vers les étoiles, avec « La fièvre des particules » (Particle Fever), un fascinant documentaire sur le LCH du CERN, ce centre de recherche européen situé en Suisse où des milliers d’hommes et de femmes ont construit cette anneau géant de 27 kilomètres permettant de faire s’entrechoquer les particules pour recréer les conditions du Big Bang et analyser les particules qui composent l’univers. Une observation de plusieurs années pour voir ces scientifiques tenter de mettre à jour le fameux Boson de Higgs. Deux documentaires qui parviennent, entre les mailles de la science, à faire naître une certaine forme d’émotion en nous mettant face à cet infiniment grand qui nous englobe.

L’émotion berce également le troisième film que j’ai vu ces jours-ci et qui m’a permis lui aussi de concilier ma vieille histoire avec les étoiles et mon actuelle histoire avec le cinéma. « Interstellar », de Christopher Nolan. Évidemment. Le réalisateur britannique s’est taillé au fil de ses films une image de cinéaste ambitieux et appliqué, à la mise en scène impressionnante, mais où l’émotion n’était que circonstancielle, pour ne pas dire absente. Il la prend ici à bras le corps.

« Interstellar » se veut à la fois une odyssée humaine épique s’interrogeant sur le courage et le rapport de l’homme à sa mortalité, sur sa capacité et son besoin de repousser ses limites, et sur notre rapport à la nature. Mais c’est également une exploration bien plus intime des relations filiales, et plus particulièrement des rapports père/fille. Et l’émotion devient prégnante dès lors que l’odyssée épique et l’exploration de l’intime s’entrechoquent.

Le film de Nolan a des défauts évidents. Il est parcouru de quelques raccourcis scénaristiques qui risquent plusieurs fois de le faire dérailler. Paradoxalement, « Interstellar » est le film le plus ambitieux, le plus courageux de Nolan, mais également l’un des plus bancals. Et pourtant, peut-être son meilleur.

L’une des grandes réussites du film, malgré quelques faux-pas, est ce jeu sur la temporalité, un jeu qui n’en est pas un puisque le temps est ici, en fait, le cœur du récit d’où découle la dramaturgie. Nolan s’en sert pour nous mettre face à l’un des grands fantasmes humains, traverser le temps, tout en nous confrontant à l’une de nos plus grandes peurs, la solitude.

Il y a tant de choses qui s’entremêlent  dans « Interstellar », le romanesque et le scientifique, le courage et la peur, l’exaltation et l’émotion. Il y a tant d’envie que l’ambition et la puissance du film prennent le pas sur les maladresses du scénario. Nolan vient nous prouver, un peu malgré lui certes, que l’imperfection n’empêche pas la grandeur.
Voilà de nombreuses années que j’ai compris que je n’étais pas un scientifique, mais il suffit d’être un rêveur pour se laisser emporter dans les étoiles avec « Hidden Universe », « La Fièvre des Particules » et « Interstellar ».

jeudi 31 juillet 2014

Boyhood réinvente le temps qui passe sur grand écran

« Boyhood » aurait pu s’intituler « Life ». Richard Linklater aurait probablement trouvé cela trop prétentieux, pourtant jamais auparavant un film n’a semblé s’approcher autant de la description la plus juste qui soit du temps qui passe. « Boyhood » aurait pu n’être qu’un film concept, une idée incroyable n’aboutissant pas à un film à la hauteur. Ce n’est pas le cas. Avec une simplicité désarmante et un savoir-faire remarquable, Linklater tisse douze ans d’une vie comme on n’a pas l’habitude d’en voir sur grand écran.

Je me souviens de l’annonce du projet « Boyhood ». Une annonce qui avait plus des allures de rumeur tant il semblait improbable qu’une telle entreprise cinématographique indépendante puisse arriver à son terme. Un film dont le tournage s’étalerait sur plusieurs années, à raison de quelques jours de prises de vue par an, pour filmer au mieux le temps qui passe et les personnages qui vieillissent.

C’était au tout début du siècle que l’on a entendu parler du projet de Linklater, alors que l’Amérique était tout juste en deuil du World Trade Center. Cela semble encore si proche, et pourtant déjà si loin. Ethan Hawke venait d’être nommé aux Oscars pour « Training Day », et Patricia Arquette sortait du premier long-métrage réalisé par Michel Gondry, « Human Nature ». Je me souviens que régulièrement au cours des douze dernières années, je me suis demandé si Linklater n’avait pas abandonné son projet, où il en était du tournage… Des années au cours desquelles j’ai attendu. Espéré, patient.

Jusqu’au jour où enfin, le film s’est matérialisé. A la fin de l’année 2013, « Boyhood » a été annoncé à Sundance et à Berlin, où il a remporté l’Ours d’Argent du Meilleur Réalisateur. Ça y était. Enfin. Douze années à attendre un film qui n’est pas réalisé par Terrence Malick, habituellement champion des films se faisant désirer. Douze années mettant une pression terrible sur le film. Si jamais le film n’avait pas été à la hauteur de ce projet au long cours, quel impact cela aurait-il eu sur Richard Linklater et sa motivation de cinéaste ? Cette question, nous n’avons heureusement pas à la poser. Car le réalisateur, qui avait déjà superbement expérimenté sur l’art de suivre des personnages grandissant et vieillissant au même rythme que ses comédiens avec sa trilogie « Before » (comme Truffaut avec son Antoine Doinel ou la série de documentaires « Up » de Michael Apted), a magnifiquement utilisé ces douze années.

Pas évident sur le papier de réaliser un film sur douze ans, par petits bouts de-ci de-là, tout en lui imprimant une cohérence, une vision et une sincérité aussi forte que celles qui parcourent « Boyhood ». On y suit Mason de ses six ans à ses dix-huit ans. Du petit garçon au jeune homme. Boyhood est l’histoire d’une vie, de vies, celle d’un garçon grandissant, mais aussi celle d’une famille, celle d’une mère célibataire élevant ses deux enfants, celle d’un père absent qui cherche à se rapprocher de ses enfants. Le temps passe, les gens grandissent, vieillissent, les sentiments naissent ou s’étiolent, les rêves germent ou s’évanouissent, les routes se font droites ou sinueuses, mais quoi qu’il arrive, le temps s’écoule et la vie se déroule sous nos yeux.

« Vie » est un terme crucial, car Richard Linklater a su insuffler à son film un caractère vivant, parsemant le récit d’indices sociétaux, culturels, politiques qui à l’époque où il les a filmés n’étaient que l’actualité du moment, mais qui aujourd’hui se regardent et s’écoutent comme les marqueurs de temps d’une époque, des marqueurs qui s’insèrent avec une évidence due à la nature même du film, tourné « en temps réel », à chaque instant de ces moments dépeints.

Pendant 2h45, on se sent revivre ces douze années écoulées, on se sent impliqué dans le film, dans ces personnages, dans ce qu’ils traversent. C’est leur vie qui se déroule sous nos yeux, et c’est notre vie que l’on ressent en écho. J’ai attendu douze ans que Richard Linklater mène à bien son projet. J’ai grandi, vieilli, vécu plus d’une décennie en guettant son film. Et l’espace de deux heures et quarante-cinq minutes, j’ai oublié que j’ai attendu ce film pendant presque un tiers de ma vie. J’ai vécu une vie de plus. Et j’en suis sorti différent.

mercredi 23 juillet 2014

La 4D existe déjà dans les salles de cinéma parisiennes (il suffit de s’asseoir devant le bon spectateur)

Le même weekend au cours duquel « Under the Skin » s’est dérobé à moi une première fois, mes nerfs ont été mis à rude épreuve devant un autre film. L’adage « L’enfer, c’est les autres » est rarement aussi vrai que dans une salle de cinéma où la qualité de l’expérience est également dépendante de la qualité humaine des spectateurs qui nous entourent.

Le problème du comportement des êtres humains devant une projection cinématographique peut souvent s’avérer fatal car nombre d’entre eux se croient dans leur salon lorsqu’ils s’assoient dans une salle de cinéma. Le film leur appartiendrait à eux seuls, et ils pourraient s’y comporter comme bon leur semble puisqu’après tout lorsqu’ils regardent un film chez eux, ils bougent, ils parlent, et personne ne s’en plaint. Alors pourquoi quelqu’un s’en plaindrait-il lorsqu’ils se trouvent au cinéma, qui n’est manifestement à leurs yeux qu’une version géante de leur salon.

Combien de fois ai-je dû demander à un voisin de salle de ne pas commenter le film ? Combien de fois ai-je dû me retourner pour demander au spectateur assis derrière moi de ne pas s’appuyer sur mon siège comme s’il était un repose-pied ? Si j’avais dû compter j’aurais probablement déjà pu publier un roman sur ces spectateurs égocentriques. Je me suis même déjà vu accusé d’égocentrisme moi-même car je ne respectais pas la façon de ces spectateurs de vivre un film au cinéma. Cela m’a fait gentiment sourire.

Je ne reprocherai jamais à un spectateur de pleurer bruyamment ou de rire trop fort devant un film, mais il y a certaines choses que personne ne devrait laisser passer. Ce weekend devant « Jersey Boys » de Clint Eastwood, j’ai rencontré un de ces individus pour qui les spectateurs qui l’entourent dans une salle de cinéma sont des figurants comblant les fauteuils mais n’ayant pas grand-chose à redire à la façon dont il se comporte. Le film étant sorti depuis quasi un mois sans grand succès, la salle était petite, une soixantaine de places tout au plus, et elle s’est donc retrouvée pleine.

Le spectateur en question n’était même pas assis directement derrière moi, mais derrière mon amie qui avait choisi ce fauteuil pour être plus tranquille sur la travée. Raté. Dès les publicités, les jambes du spectateur assis derrière elle remuaient son fauteuil dans tous les sens. Le film était commencé depuis quelques minutes à peine que déjà je me retournais pour lui lancer le regard noir que je réserve à ces situations (si si). Sans effet.

Le film de Clint Eastwood dure 2h15, et cela peut sembler bien long lorsque le mec de derrière colle ses jambes à votre fauteuil et les bouge constamment pendant tout le film. Je pense que cette séance rentre dans le Top 3 du nombre de fois où je me suis retourné pour, hum, manifester mon mécontentement envers un autre spectateur. Je ne me retourne pas dès qu’un spectateur donne un coup dans mon fauteuil, avec le temps j’ai appris à reconnaître un coup involontaire dans le fauteuil, ce qui peut arriver à tout le monde, surtout aux grands, d’un coup ressenti parce que la personne installée dans mon dos choisit d’utiliser mon fauteuil (ou celui de la personne assise à côté de moi) comme un repose-pied ou un repose-jambe.

Et pour le fameux spectateur de « Jersey Boys », le fauteuil de mon amie était le prolongement évident de son propre fauteuil, et il lui appartenait naturellement. J’ai eu beau me retourner et lui demander d’abord diplomatiquement s’il pouvait arrêter de s’appuyer sur le fauteuil et d’y donner des coups, aucune réaction, aucun mot. Plus tard j’ai dû recommencer en me redressant et en agitant mon bras dans son champ de vision, le hélant d’un « Hé ho ! Hé ho je vous parle !! » pour l’obliger à regarder vers moi et à me confronter, mais il continuait à faire comme si je n’étais pas là, alors que le spectateur assis à côté de lui, qui ne l’accompagnait pas, voyait bien lui le problème.

C’est après ces nombreuses tentatives ne produisant aucun effet que j’ai commencé à jouer des coudes. Puisqu’il ignorait mes gestes et mes mots, j’ai décidé de tester s’il ignorerait mes coups de coudes. L’espace entre mon fauteuil et celui de mon amie laissait largement passer mon coude, et j’ai donc commencé, à chaque fois qu’il labourait nos fauteuils avec ses jambes, de lui envoyer des coups de coudes dans les tibias (en prenant bien soin de ne pas me tromper de voisin). J’ai dû lui décocher six ou sept coups de coudes, mais évidemment, aucune réaction.

Les spectateurs robots existeraient donc ? Non je pense qu’un robot aurait plus de réaction. Mais c’est alors que je n’en attendais plus de lui qu’il a enfin daigné ouvrir la bouche et confirmer qu’il n’était donc ni sourd, ni aveugle. Alors que je me penchais vers lui pour lui demander « Mais rassurez-moi, on ne vous dérange pas, au moins ? », il a finalement daigné répondre en posant ses yeux vers moi (pour la première fois en deux heures) : « Ah non non, ça va ». « Ah bon ? J’avais un doute pourtant depuis le début » lui ai-je répondu à mon tour. A quoi il a conclu par un second « Non non » avant de reporter son regard sur l’écran.

Connard. Ah non pardon. MONSIEUR Connard. Des connards j’en ai croisé dans les salles de cinéma, mais lui cherchait à concourir dans la catégorie supérieure, alors il mérite bien un Monsieur devant son « connard ».  Le film à peine terminé je me suis tourné vers lui, prêt à faire exploser ma rage, mais Monsieur Connard avait déjà décampé. J’ai à peine eu le temps de l’indiquer du doigt à mon amie qui voulait savoir qui était l’empaffé qui avait remué son fauteuil pendant 2h15 comme si elle était en train de regarder Transformers en 4D dans une salle high-tech asiatique. Mais ce n’étaient pas des robots géants chevauchant des dinosaures. Ce n’était que les Four Seasons et leurs tubes à la pelle. Et si Clint avait choisi d’utiliser leur « Beggin’ » dans le film, Monsieur Connard aurait-il été plus enclin à répondre à mes suppliques ?

mercredi 16 juillet 2014

« Under the Skin », voyage en deux fois avec Scarlett Johansson

Gaumont Parnasse, salle 9, 16h30. On est vendredi et je presse le pas pour ne pas rater le début de la séance de « Under the Skin » de Jonathan Glazer. Depuis un certain jour d’avril 2000 et l’apparition de la carte UGC Illimitée, il y a quatorze ans déjà, je ne fréquente plus beaucoup les salles Gaumont. Mais j’aime trop naviguer d’une salle de cinéma à une autre pour ne pas de temps à autre m’aventurer hors des salles « illimitées ». Il m’arrive de m’engouffrer dans une salle Gaumont ou Pathé, comme l’année dernière lorsque j’ai testé le Pathé Beaugrenelle pour voir la deuxième partie du Hobbit en Dolby Atmos (une petite déception d’autant qu’il faut y choisir sa place à la caisse, une problématique qui m’a rappelé les salles de ciné coréennes).

Quand je discute qualité de salles avec un adepte de la carte Gaumont/Pathé, celui-ci (ou celle-ci) me vante en général la qualité technique accrue dans ces salles en comparaison des salles UGC. C’était donc une occasion de vérifier s’ils avaient raison. D’autant que je suis un spectateur, hum, un peu maniaque, qui voudrais que chaque projection se déroule parfaitement, sans accroc, sans mauvaise surprise. Que rien ne me sorte du film que je suis venu voir. Ni bavardage, ni bagarre, et si les spectateurs sont la plupart du temps ceux qui risquent le plus de gâcher un film, ni problème technique non plus.

Lorsque je suis entré dans la salle 9 du Gaumont Parnasse pour « Under the Skin », j’ai senti une salle agitée devant les publicités qui avaient déjà commencé. Pas une agitation de spectateurs turbulents, mais plutôt de spectateurs déconcertés par ce qu’ils voyaient à l’écran. En entrant dans la salle, j’étais passé devant deux employés du Gaumont, dont l’une disait à l’autre : « Qu’est-ce que je fais alors pour la 9 ? », et en jetant un œil à l’écran après m’être posé au 3ème rang, je compris d’où venaient l’agitation et le questionnement de l’employé. Tout un coin de l’écran était dans l’ombre, comme si le projectionniste avait accroché sa veste à un bord du projecteur. Mais à l’évidence, le problème n’était pas aussi simple.

Un spectateur assis sur le même rang que moi faisait des allers retours hors de la salle, probablement pour signaler ce problème manifestement déjà connu de l’équipe du cinéma étant donné la phrase que j’avais attrapée avant d’entrer dans la salle. Au début je ne m’inquiétais pas trop. Après tout, on me vante régulièrement les qualités des salles Gaumont, et à vue de nez le problème ne semblait pas insurmontable. J’ai cependant commencé à douter lorsque la même jeune femme que j’avais entendu questionner son collègue est entrée dans la salle alors que les pubs n’étaient pas encore terminées, pour annoncer peu ou prou qu’ils étaient au courant du problème technique rencontré et qu’ils mettaient tout en œuvre pour qu’il soit réglé avant que le film commence.

Le film commença moins de cinq minutes plus tard… et évidemment, la même ombre accrochait l’écran, dans sa partie gauche (comme symbolisé ci-contre). Aïe. Des mois que j’attends le film de Jonathan Glazer, j’en retenais mon souffle lorsque la salle s’est éteinte, et voir ce problème technique se dresser sur le chemin a très vite mis à mal mon humeur. Il m’en faut peu pour que je m’énerve au cinéma, et là on était loin du « peu ». A mesure que le film commençait et que les séquences s’enchaînaient, l’ombre persistait. Deux personnes du staff du cinéma se sont succédé dans la salle pour constater le problème à l’écran. Deux minutes, cinq minutes, neuf minutes, treize minutes, mais aucun arrangement en vue, et aucune intervention de quelqu’un du cinéma pour nous informer d’un éventuel règlement du problème.

Inutile de préciser que pendant ce premier quart d’heure pendant lequel je laissais une chance au cinéma, il m’était quasi impossible de me concentrer sur le film. La seule chose que je voyais, c’était cette ombre qui agissait comme un aimant pour mes yeux, qui ne voyaient rien d’autre que ces 2m² qui m’obsédaient et me gâchaient « mon » film.

Et puis j’ai craqué, j’ai attrapé mes affaires et je suis sorti de la salle. Je suis tombé sur l’une des personnes qui étaient passées dans la salle pendant les dix premières minutes, je lui ai demandé avec la mâchoire crispée s’il était possible de se faire rembourser sa place pour « Under the Skin », à quoi elle a promptement répondu par l’affirmative en se confondant en excuses, affirmant sans grande assurance que le problème serait réglé pour la prochaine séance. Mais c’était mon seul créneau du jour pour voir un film, et leur problème technique insoluble venait de le gâcher. En plus du remboursement de ma place, j’ai eu droit à une place gratuite supplémentaire à utiliser au même Gaumont Parnasse d’ici la fin de l’année.

Je me demande combien de spectateurs sont partis après moi. Le personnel du cinéma semblait mal à l’aise face au problème technique, mais il me paraît tout à fait incongru que la projection ait eu lieu malgré ce problème technique, en toute connaissance de cause de la part des responsables du cinéma. J’espère que chaque spectateur se sera vu offrir une place gratuite à la sortie.

Finalement j’ai pu voir « Under the Skin » deux jours plus tard dans des conditions optimales, sans aucune zone sombre barrant une partie de l’écran et m’empêchant de plonger dans cet étrange voyage cinématographique, unique et fascinante plongée dans la découverte d’une humanité, plus symbolique que démonstrative.
Non, je me satisfais décidément parfaitement d’avoir une carte UGC plutôt que Gaumont.

mercredi 25 juin 2014

« Drug War » : Johnnie To frappe fort mais revient en France par la petite porte

Où est passé Johnnie To ? Combien d’amateurs de cinéma hongkongais (et de cinéma tout court) se sont posé la question ces derniers temps ? Il y a tellement de films à voir chaque jour, qui plus est à Paris, que les mois peuvent filer avant que l’on se rende compte qu’un cinéaste aussi prolifique que Johnnie To n’est plus à la mode auprès des distributeurs français. Plus autant, tout du moins.

Souvenez-vous des années 2000, époque bénie si récente où nous avions droit à notre Johnnie To annuel en salles. « The Mission », « Breaking News », « Election », « Exilé »… C’était devenu un rendez-vous incontournable qui revenait tous les douze mois au même titre qu’un Woody Allen ou un Hong Sang-soo (dans des genres diamétralement opposés bien sûr), et le cinéaste était tellement ancré dans le paysage cinématographique contemporain, ses films s’arrêtant au passage par les compétitions cannoise ou vénitienne, que l’on aurait pu croire que les choses continueraient ainsi pour longtemps encore.

Et puis un jour, on se réveille en se rendant compte que les films de To se font moins présents dans les salles, menaçant de rester tout simplement absents des grands écrans hexagonaux. Depuis Vengeance au printemps 2009, il y a donc cinq ans, seul un film du réalisateur a eu droit à un passage sur grand écran en France, « La vie sans principes », il y a deux ans.

Johnnie To n’a pourtant pas arrêté de tourner, il suffit de jeter un œil sur IMDb pour confirmer qu’il tourne toujours un ou deux longs-métrages chaque année. Il continue et l’an dernier l’un de ses récentsfilms, « Drug War », est allé remporter le Grand Prix au Festival du Film Policier de Beaune, si bien qu’il a même été question un temps que celui-ci sorte en salles en France. Jusqu’à ce que son distributeur Metropolitan se ravise et décide finalement, à la tristesse cinéphile générale, de sortir le film directement en DVD il y a quelques jours. Cependant je suis un privilégié puisque quelques projections ont été organisées sur grand écran, et j’ai eu la chance d’assister à l’une d’entre elles.

L’opportunité de revoir enfin un film de Johnnie To en salle obscure était irrésistible, qui plus est le bien réputé « Drug War ». Le cinéaste hongkongais y suit un inspecteur des stups chinois tentant de mettre la main sur un gros trafiquant, en utilisant un des hommes de main de celui-ci qui s’est fait arrêter et risque la peine de mort. Sun Honglei et Louis Koo prêtent respectivement leurs traits au flic et au prisonnier collabo pour un film vient rappeler pourquoi on aime le cinéma de Johnnie To. Du cinéma puissant, à l’intrigue alambiquée et pourtant limpide qui laisse la part belle à la mise en scène. Avec comme point d’orgue un gunfight en pleine rue (avec une utilisation des voitures réjouissantes), où le jusqu’auboutisme des coups de feu échangés et des cadavres empilés confine au comique, alors qu’en permanence la maîtrise de l’espace dans le cadre de To nous explose à la figure.

Décidément, vivement le prochain Johnnie To sur grand écran…

jeudi 5 juin 2014

Whiplash : ça claque à la reprise des films de Cannes !

Il est un rendez-vous cinéphile parisien que je ne manque sous aucun prétexte chaque année, c’est celui de la reprise des films de la Quinzaine des Réalisateurs, d’Un Certain Regard et de la Semaine de la critique, quelques jours après leur découverte au Festival de Cannes. C’est dans ce cadre-là que j’avais vu « The Host » de Bong Joon-ho au printemps 2006, et d’année en année, je viens y chercher les nouvelles pépites de Cannes.

Voilà, nous sommes en plein dedans, alors qu’au Reflet Médicis, la reprise d’Un Certain Regard vient de s’achever, celle de la Quinzaine au Forum des Images bat son plein tandis que celle de la Semaine de la Critique démarre à la Cinémathèque Française. Au Reflet, je me suis faufilé devant « Jauja », le film argentin de Lisandro Alonso qui plonge Viggo Mortensen dans la Patagonie du 19ème siècle à la recherche de sa fille échappée. Un film lancinant et hypnotique qui tend vers le fantastique, quelque chose de Bergmanien au pays du maté.

Je me suis invité devant deux films coréens également, la chronique provinciale « A Girl at my door » (Doheeya) issue d’Un Certain Regard et le thriller « A Hard Day » issu de la Quinzaine des Réalisateurs, mais non, je n’en dirai rien, ma fonction au sein du Festival du Film Coréen à Paris (qui au passage se tiendra du 28 octobre au 4 novembre cette année) me bâillonnant sur le sujet.

Et puis il y a eu « Whiplash ». Salle 300 du Forum des Images, un samedi soir à 20h, après avoir couru depuis le Reflet Médicis pour ne pas en rater le début. Whiplash qui n’a pas fait trop de bruit dans la presse française pendant le festival, mais qui ne manquera pas de faire parler de lui cet hiver quand il sortira en salles, j’en suis sûr. Whiplash, un film qui porte si bien son titre (« coup de fouet ») tant on en sort revigoré, excité, heureux. La simplicité comme mot d’ordre, mais pas une simplicité péjorative. Une clarté si vous préférez, avec assez peu de personnages, peu d’intrigues parallèles, tout est concentré sur Andrew, 19 ans, étudiant en première année dans une prestigieuse école de musique, qui rêve d’être un des plus grands batteurs que le jazz ait connu. C’est pour cela qu’il s’est inscrit dans cette école, et c’est pour cela qu’il veut se faire remarquer par Fletcher, le professeur star de l’école, qui dirige un groupe de jazz que tous les élèves de l’école rêvent d’intégrer.

Le rêve est grand, et la marche à franchir pour l’atteindre est immense, tant Fletcher est aux étudiants ce qu’un sergent-instructeur est aux Marines américains. Ce qui apporte une gouaille jouissive au personnage du professeur, campé à la perfection par J.K. Simmons. L’homme est à la fois irritant et hilarant, et c’est lui qui donne le tempo que doit apporter en face Miles Teller, décidément un jeune acteur prometteur après sa belle interprétation dans « The Spectacular Now » en début d’année.

Tout est affaire de tempo, et d’énergie. « Whiplash », c’est tout l’art cinématographique du climax mis en application. C’est une tension qui va crescendo, une montée en puissance discrète mais indéniable. Et quand on croit que c’est terminé, c’est là que tout à coup la jubilation explose, les sens sont mis à contribution, et le film nous place dans un moment d’euphorie cinématographique incroyable, dix minutes pendant lesquelles le réalisateur nous agrippe avant de nous abandonner d’un claquement de doigt en pleine extase. La sensation est rare, et la ressentir ainsi devant un « petit » film, ressentir cette joie, cette intensité, alors le petit film gagne en grandeur. Non, ce n’est vraiment plus un petit film. Sundance, qui lui a décerné ses prix, a eu raison. La Quinzaine des Réalisateurs, qui l’a invité, a eu raison. Nous avons eu raison, les spectateurs de la salle 300 du Forum des Images, ce samedi soir, d’être allé jeter un œil à ce drôle de petit film où un étudiant joue à la batterie jusqu’au sang devant un prof qui lui hurle dessus. Et ce climax explosif, je connais des films Hollywoodiens qui auraient aimé en fournir ne serait-ce que 15%, d’une intensité pareille, dans leurs derniers actes.

Alors Hollywood, prends-en de la graine. Retenons le nom du réalisateur Damien Chazelle. Et moi, je vais peut-être me mettre à la batterie.

mardi 11 mars 2014

Peut-on parler pendant les pubs ?

J’ai failli perdre mon sang froid. Peut-être l’ai-je un peu perdu. Peut-on parler pendant les publicités au cinéma ? Je me (vous) pose la question, parce que je me suis fait verbalement agressé par un spectateur énervé qui nous a vociférés dessus, un ami  et moi, parce que nous discutions pendant les publicités.

C’était dans la grande salle 10 à l’UGC Ciné Cité Les Halles pour découvrir le réjouissant « The Grand Budapest Hotel » de Wes Anderson. Dans la salle, mon amie et moi étions tombés par hasard sur mon alter-ego cinéphile Michael de Fun Culture Pop que je n’avais pas vu depuis quelques semaines. Comme d’habitude, aux Halles, il n’y avait que quelques secondes d’espacement entre les séances, et du coup, à peine entrés en salle, ce sont les publicités qui commencent (les bandes annonces, ils ne connaissent pas là-bas, hormis celles payées par les distributeurs).

Et voilà, comme la plupart des spectateurs pendant les publicités, Michael et moi nous sommes mis à discuter, d’autant plus facilement que nous sommes tombés l’un sur l’autre par hasard. J’ai beau être moi-même un spectateur maniaque - je ne m’en cache jamais dans ces pages - un spectateur qui ne supporte pas les gens qui parlent pendant un film, je n’ai jamais reproché à un cospectateur de discuter pendant les pubs et bandes annonces. Tant que les gens se tiennent pendant le film, ils peuvent bien parler autant qu’ils veulent avant, d’autant plus facilement le weekend, en après-midi, dans une salle pleine ou presque.

Nous voici donc discutant, probablement des derniers films que nous avions vus, quand tout à coup, telle la foudre s’abattant sans crier gare, le voisin de Michael se met à nous hurler dessus « Mais c’est pas possible, c’est pas bientôt fini, on est au café du commerce quoi ??!!! On peut pas regarder les bandes annonces tranquillement !!?? », le tout avec une férocité prompte à éclater un tympan.
Abasourdi, je restai coi quelques instants, ne comprenant pas vraiment ce qui venait de se passer. Le temps de reprendre mes esprits, je lui répondis. Mon esprit bouillonnait tellement  qu’à vrai dire je ne me souviens plus vraiment de ce que je lui répondis à part que ce n’étaient que les publicités et que nous ne moufterions pas pendant le film si c’était ce qui l’inquiétait, mais comme il ne se calmait pas, je lui lançai qu’il n’avait pas intérêt de son côté à l’ouvrir pendant le film parce que sinon ma réaction fuserait. On s’est envoyé une ou deux répliques sèches avant de finalement se taire pour regarder religieusement le reste des publicités. J’aurais nettement mieux réagi sans l’agression verbale, après tout si quelqu’un tient absolument à voir les pubs sans dérangement, si on me le demande gentiment, mais il n’y avait rien de civil dans la réaction de ce spectateur.
Je ne pus m’empêcher, à la fin de la publicité suivante (pour une voiture) de m’extasier ironiquement et assez fort pour qu’il m’entende « Aaaah ça c’était une belle pub, je suis bien content de l’avoir vue ».


Une heure et quarante minutes plus tard, lorsque le générique de fin de « The Grand Budapest Hotel » commença à défiler, ce cher spectateur n’attendit pas longtemps avant de se tourner vers sa femme pour déblatérer avec elle. L’envie de l’alpaguer fut très forte pour lui faire remarquer que je voulais regarder le générique sans ses commentaires parce que contrairement aux pubs, le générique fait partie du film, mais l’énervement que cela aurait certainement provoqué en moi m’aurait gâché l’euphorie dans laquelle Wes Anderson avait réussi à me plonger. Aussi me suis-je tu. J’ai laissé les aventures du Grand Budapest Hotel et de ses occupants à travers les époques s’insuffler en moi sans que la bêtise humaine ne vienne égratigner cet instant de grâce offert par l’un de mes cinéastes fétiches. Le jeu n’en valait pas la chandelle, pour quelqu’un qui tient en plus haute estime les publicités que le générique de fin.
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