dimanche 1 septembre 2013

Des bribes de musique remontent... sur un autre blog

L'année 2013 est relativement calme sur l'Impossible blog ciné, je sais. Peu de billets quand j'aimerais prendre le temps d'en écrire tellement plus. Et ceci n'est pas vraiment un nouveau billet, du moins pas un nouveau billet sur ce blog. Mais avant l'été, Phil Siné, qui tient sa Cinémathèque personnelle m'a proposé d'écrire un billet pour son blog dans le cadre d'une carte blanche estivale sur une thématique précise qui m'a motivé et inspiré, la musique au cinéma. Et après moult hésitations, ratures, reprises à zéro et insatisfactions éternelles, je lui ai envoyé un billet intitulé "Des bribes de musiques de films remontent à la surface" que je n'oserais relire une fois de plus de peur de vouloir lui en renvoyer un autre pour le remplacer (c'est fou ce qu'on est plus exigeant avec soi-même quand on écrit pour les autres plutôt que pour soi).

Alors en attendant mon nouveau billet sur l'Impossible blog ciné (qui est imminent), je vous invite à lire celui que j'ai écrit pour le blog de Phil Siné : "Des bribes de musiques de films remontent à la surface".

vendredi 23 août 2013

Le charme nostalgique des cinémas de bord de mer en été

Lorsque l’on passe l’année dans les salles obscures parisiennes par passion, partir en vacances signifie aussi couper les ponts avec le cinéma. Ne plus guetter chaque news annonçant des projets de longs-métrages, ne plus guetter les sorties de films chaque mercredi matin, et plus que tout, passer quelques jours, quelques semaines, loin des grands écrans blancs. Pourtant il n’y a rien à faire, il m’est difficile de tenir mes distances avec les salles obscures.

Lorsque je suis en vacances à l’étranger je me délecte d’aller voir à quoi ressemblent les cinémas hors de nos frontières à Séoul, Dublin ou Bruxelles. A San Francisco en 2005, j’étais allé six fois au cinéma en l’espace de douze jours, ne perdant finalement rien de mon rythme cinéphile parisien, pour des films pour la plupart restés inédits en France (je me souviens d’un film avec Nick Nolte et Tim Roth produit par Terrence Malick). Mais il ne faudrait pas croire que seules les salles étrangères éveillent ma curiosité à l’heure de l’oisiveté vacancière, qui plus est estivale.

Car il est un charme particulier que j’attache aux cinémas de province. Peut-être est-ce parce que j’ai passé les premières années de ma vie dans une ville de Seine-et-Marne où le cinéma local, le défunt Colysée de Villeparisis, s’apparentait à un cinéma de province. Je revois encore les fauteuils en skaï et les publicités locales affichées sur le rideau cachant l’écran. Je revois encore les vieilles publicités pour le pop-corn Baff et les photos mises en vitrines à l’entrée du cinéma. Pendant des années, les photos d’une comédie nanaresque ont orné les vitrines du Colysée alors que le cinéma était devenu un vestige local, laissé là, à l’abandon, et qu’il a fallu se rabattre sur le Concorde de Mitry-le-Neuf ou le Jacques Tati de Tremblay-en-France pour continuer à aller au cinéma.

Le charme du cinéma en station balnéaire, c’est finalement un peu cela. Un retour vers l’enfance, et ces sorties le soir après avoir passé une partie de la journée à la plage, quand les parents nous emmenaient manger une crêpe et aller voir un film. Une bouffée de nostalgie qui remonte à la surface et où sont convoqués les lieux de vacances de l’enfance et ces cinémas de province qui furent le temple de souvenirs cinématographiques forcément mémorables par leur simple contexte de divertissements de temps festifs.

Ils se bousculent en masse, ces souvenirs. Je me souviens de l’entracte mal placé de « Robin des Bois, Prince des voleurs » au cinéma de Canet-Plage en 1991. Je me souviens de la file d’attente sous la pluie pour « Quatre mariages et un enterrement » à Barneville-Carteret en 1994. Je me souviens de l’excitation de découvrir « The Rock » en avant-première en juillet 1996, dans la grande salle du Sélect de Granville. Je me souviens de la patte de « Godzilla » écrasant le fossile de T-Rex dans le teaser projeté avant "Men in Black" en août 1997 au Castillet de Perpignan. Je me souviens des frissons qui m’ont parcouru à la découverte de la bande-annonce d’ « Il faut sauver le soldat Ryan », et de l’excitation de découvrir des bandes annonces de films de l’automne dès juillet, lorsque nous allions au cinéma à Granville. Je me souviens d’avoir vu « Matrix » pour la troisième fois dans un cinéma de Saint-Denis de La Réunion avec mon oncle, ma tante, et le fils d’un de leurs couples d’amis, et d’avoir passé deux heures à refaire le film avec eux après. 

J’avais tout cela en tête lorsqu’enfin, après des années sans avoir mis les pieds dans un cinéma de bord de mer en été, j’ai décidé d’aller mettre les pieds au cinéma de Fréjus, le Vox. J’étais même prêt à aller voir une ineptie hollywoodienne en VF pour le simple plaisir d’explorer le cinéma, pour cet amusement enfantin de découvrir les publicités locales et pour voir les bandes annonces qu’ils avaient à proposer, et vérifier si les cinémas de province proposent toujours les bandes annonces plus en amont qu’à Paris, où celles-ci se font malheureusement trop rares (surtout aux Halles).

Finalement je n’ai même pas eu à aller voir « Les Schtroumpfs 2 » pour satisfaire mon envie de cinéma local, car comme beaucoup de ces petits cinémas de province, entre quelques blockbusters il fut possible de trouver un film art & essai que je n’avais pas vu sur Paris, « Le Quatuor », comme j’avais pu découvrir à La Réunion en août 1999 « Les amants du cercle polaire » de Julio Medem. Arrivé une bonne demi-heure en avance au cinéma, je dus prendre mon mal en patience et attendre dans le hall que les portes de la salle 2 veuillent bien s'ouvrir. Lorsqu’enfin le caissier nous fit signe que nous pouvions monter, je profitais que le générique de fin du film précédent n’était pas terminé pour aller zyeuter la grande salle 1 où était projeté « Lone Ranger », histoire de voir à quoi celle-ci ressemblait.

Je retournai ensuite salle 2, où les spectateurs des « Schtroumpfs 2 » avaient déjà déserté la salle, mais le générique de fin n’était lui toujours pas terminé. Je pris place au sixième rang après avoir nettement hésité avec le cinquième (évidemment), et je pus même profiter d’une scène post-générique avec Gargamel et son chat Azrael qui me fit presque regretter de ne pas avoir opté plutôt pour les Schtroumpfs (je plaisante, même si...). Au moment où les bandes annonces commencèrent, nous n’étions que deux dans la salle de 111 places (oui j’ai compté), mais le nombre tripla lorsque le film commença.

En guise de mise en bouche, nous eûmes droit à une bande-annonce VF de « Jobs » (moi qui n’avais pas entendu Ashton Kutcher en VF depuis « That 70’s Show », mon sang n’a fait qu’un tour de n’avoir pas entendu la voix de Kelso), une autre de RED 2, et plus intéressant, une de « La Princesse des Neiges » (le Disney de Noël) qui n’était pas encore visible sur Internet lorsque mes vacances avaient commencé. Pendant 1h45, je me plongeai ensuite dans l’inégal « Quatuor », dans lequel les irréprochables Philip Seymour Hoffman, Christopher Walken et Catherine Keener ne sauvent pas toujours l’excès de pathos et de surdose dramaturgique. Pendant 1h45, j’oubliais presque que j’étais en vacances.

En sortant, les spectateurs pour « Les Schtroumpfs 2 » commençaient à arriver. En voyant toutes ces affiches de films à venir, « Fonzy », « Gravity », « Copains pour toujours 2 », les vacances me rattrapèrent. J’ai probablement triché en n’allant pas voir un vrai film d’été en vacances. Mais l’espace de quelques heures, je me suis revu dans ces souvenirs des années 90, je me suis souvenu du jeune spectateur que j’étais et de ses émois cinématographiques estivaux. J’ai bien fait de vadrouiller au Vox de Fréjus.

vendredi 2 août 2013

"Room 237" : je suis obsédé, tu es obsédé, il est obsédé...

Voilà plus d’un an que je cours après « Room 237 », le documentaire consacré aux interprétations de « Shining » de Stanley Kubrick par une poignée d’amoureux du classique. Le film de Rodney Ascher était présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs en mai 2012. J’ai failli le voir à la reprise du Forum des images quelques jours après la présentation cannoise… avant de le rater… puis j’ai de nouveau eu l’occasion de le voir en septembre suivant à l’Étrange Festival… pour le rater une fois de plus. Les mois ont passé, et enfin un jour de juin 2013, le distributeur Wild Bunch a sorti le film dans les salles françaises.

Enfin… « les salles », c’est beaucoup dire, tant « Room 237 » a bénéficié d’une sortie riquiqui. Une seule salle sur Paris, le MK2 Bastille, pendant deux semaines, avant que le film ne soit basculé au MK2 Hautefeuille. Je pensais le voir vite à cause de cette exploitation restreinte… et puis je l’ai oublié. C’est le problème à Paris, avec cette offre pléthorique de sorties en salles, de rétrospectives, de ressorties en versions restaurées et de festivals, il faut un minimum de discipline cinéphile si l’on veut voir tout ce qu’il y a d’alléchant à voir, et il arrive que je me laisse dépasser. Fin juin – début juillet, Paris Cinéma battait son plein (j’y ai vu un « Prince Avalanche » enthousiasmant de David Gordon Green), la Fête du Cinéma poussait les distributeurs à sortir de nombreux films, et en tant que programmateur du Festival du Film Coréen de Paris, j’avais beaucoup de films coréens à regarder pour finir de boucler la sélection. Donc mon attention n’était pas optimale, et « Room 237 » m’est sorti de l’esprit.

Jusqu’à ce que le documentaire me rattrape sans prévenir, au détour d’une consultation de Pariscope alors que je cherchais un film à caser du côté du Quartier Latin avant d’aller voir « Les Sept Samouraïs » à la Filmothèque un peu plus tard dans la soirée. C’est là que je suis tombé sur le programme du MK2 Hautefeuille et que j’y vis apparaître le titre « Room 237 ». « Bon sang, Room 237, je l’avais zappé, je l’ai toujours pas vu !! ». Nous étions mardi soir, et dès le lendemain, le risque était grand que le film disparaisse de la salle, et peut-être des écrans parisiens.  J’étais dans le métro, impossible d’aller consulter Internet pour vérifier si le film serait toujours à l’affiche le lendemain, et la séance était dans moins de 30 minutes. Bien, ce serait donc « Room 237 » avant « Les Sept Samouraïs », sans l’ombre d’une hésitation, pas besoin de chercher un autre film.

Le film évoque donc « Shining » de Stanley Kubrick et la fascination que le film exerce sur les cinéphiles. « Room 237 » s’attache à interroger une poignée de fans absolus du classique de Kubrick pour qu’ils nous livrent leurs interprétations (souvent très personnelles) de l’adaptation du livre de Stephen King. Ces passionnés n’apparaissent jamais à l’écran, on ne fait qu’entendre leurs voix commentant les images du film de Kubrick. Les interprétations défilent, parfois élucubrations, parfois d’une acuité confondante (du moins le pense-t-on). Le film n’offre jamais rien d’officiel quant à ce que Kubrick a voulu faire avec Shining, il s’agit d’offrir la parole à quelques amateurs obsédés par l’œuvre et ayant un degré d’observation et d’interprétation particulièrement poussés.

Mais il ne faut surtout pas réduire « Room 237 » à une libre antenne pour passionnés de Shining. Le film va bien plus loin que cela. Bien sûr c’est ce qui passe en premier à l’écran, c’est ce qui accroche et enthousiasme en même temps, écouter ces passionnés parler de leur film préféré. Se délecter de tout ce qu’ils y ont décelé, une parabole sur le génocide des indiens, un clin au soi-disant rôle de Kubrick dans le tournage des images des premiers pas de l’homme sur la Lune, le sous-texte renvoyant au Nazisme et à la Shoah, ou les images subliminales à caractère sexuel… Les observations sont nombreuses, les images passent en boucle avec des arrêts sur image, des ralentis, des zooms pour coller au plus près des explications fiévreuses des obsédés du film. Certains détails sont plus que troublants, d’autres observations tout à fait abracabrantesques, mais quoi que l’on en pense, c’est toujours fascinant. A force de plonger tout entier dans Shining, il finit même par se dégager une atmosphère délicieusement angoissante du documentaire.

Mais Rodney Ascher va plus loin. Au-delà des témoignages autour de Shining, c’est bien un portrait de Kubrick qui se dégage, une mise en lumière du maniaque du détail qu’était Kubrick, de cet as de la mise en scène qui pensait chaque plan dans les moindres détails. Quel que soit le degré de vérité des interprétations, il est impossible de regarder « Room 237 » et de penser que tout n’est qu’un hasard et que « Shining » n’est qu’un film d’épouvante adapté d’un best-seller, à regarder au premier degré. Sous son apparente simplicité narrative se trouve une telle densité de détails et d’informations que le film étale une puissance incroyable. Il est d’autant plus fascinant à décortiquer, analyser et interpréter qu’il est un film parfaitement regardable et appréciable au premier degré.

« Room 237 » parle d’ailleurs essentiellement d’art, et non seulement de Shining et de ses interprétations. Le film s’exprime sur le pouvoir de fascination des œuvres d’art, cette capacité des artistes à glisser dans leur travail d’apparence anodine quantité d’information et de détails qui leur apporte une profondeur troublant le public. A travers ces obsédés de Shining, Ascher parle de tous les amateurs d’art, peinture, poésie, littérature, musique… et de notre envie, de notre besoin de nous y plonger corps et âme, de chercher à maîtriser l’œuvre qui nous fascine, notre besoin de l’explorer dans ses moindres recoins et de la faire nôtre. C’est un film sur la cinéphilie aussi, bien sûr, sur la cinéphilie totale, maladive, celle qui pousse un spectateur à revoir un film dix fois, cinquante fois, deux-cents fois. C’est un film, également, sur la subjectivité face à une œuvre. Sur cette capacité qu’a un film d’être différent selon la personne qui le regarde.

Le cinéma naît d’un scénariste, ou d’un cinéaste, ou d’un producteur, mais quel que soit celui qui a la paternité d’un film, une fois qu’il se trouve sous les yeux d’un spectateur, celui-ci le fait sien et le modèle selon celui qu’il est. Il se persuadera que sa vision est la bonne, celle du cinéaste. Mais au fond, il existe autant d’interprétations qu’il existe de spectateurs.

dimanche 28 juillet 2013

« Lone Ranger » : western et basket sur les Champs-Élysées

Sur le papier, je ne suis pas le client le plus évident pour « Lone Ranger ». Le nom de Jerry Bruckheimer à la production a cessé d’éveiller ma curiosité voilà quelques années, Johnny Depp me tape légèrement sur le système depuis quelques films, et Gore Verbinski est coupable d’avoir commis, avec les mêmes compères Bruckheimer et Depp, une bonne partie de l’inepte saga « Pirates des Caraïbes », dont le succès continue de me laisser coi. Non, décidément, ce « Lone Ranger » avait tout pour me rendre méfiant, et les échos venus des États-Unis lorsque le film s’y est planté au début du mois n’ont rien arrangé à l’affaire.

Cependant l’amateur de cinéma d’aventures que je suis, et de western également, n’a pu laisser passer la chance d’aller jeter un œil au film, spécialement lors de l’avant-première en présence de l’équipe du film dans cette belle salle des Champs-Élysées qu’est l’UGC Normandie. En guise d’équipe, il ne fallait pas s’attendre à voir débarquer Johnny Depp, mais Jerry Bruckheimer, Gore Verbinski et le vrai héros du film, Armie Hammer, avaient fait le déplacement. Jean-François Camilleri, le patron de Disney France, discutait le rang devant moi avec une de ses connaissances, expliquant que l’orage avait retardé la projection et signalant que le coach de l’équipe de basket des Miami Heats, dont le nom m’échappe, était présent ce soir-là (allez savoir pourquoi) et qu’il allait l’annoncer lorsqu’il monterait sur scène (ce qu’il fit effectivement, annonce suivie d’un tonnerre d’applaudissement…).

Finalement l’équipe arriva avec 30 minutes de retard (le premier retard qu’ait connu Camilleri en tant que boss de Disney France, paraît-il) sous l’ovation attendue du public, tandis que l’inimitable Béatrice était là pour s’occuper de la traduction avec la… hum… verve qu’on lui connaît. A côté de moi, ma voisine sortit son carnet de notes, peut-être en vue de relater en détail la présentation de l’équipe de « Lone Ranger » sur son propre blog (je vous résume : « c’était formidable de faire un tel film et on espère que vous l’apprécierez autant qu’on a pris plaisir à le réaliser », si si je vous jure), pendant que je songeais à quel point Armie (un p’tit diminutif d’Armand) Hammer était grand et me demandais si le coach des Miami Heats n’était pas là pour le convaincre de changer de carrière et de se lancer dans la NBA. Ce serait vraiment dommage, car même si « Lone Ranger » s’est planté au box-office américain (même pas 100 millions de dollars de recettes quand le film a coûté au moins le double), Hammer a de l’avenir dans le paysage cinématographique outre-Atlantique, à la fois charismatique, maladroit et touchant la plupart du temps, tendance James Stewart moderne.

Il est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle le numéro auquel se livre une fois de plus Johnny Depp dans le film est non seulement supportable, mais plaisant. Voilà quelque temps que le Depp est en roue libre sur grand écran, recyclant encore et toujours son personnage d’excentrique sympathique, des trop nombreux « Pirates des Caraïbes » aux films de Tim Burton. Ici, s’il ne s’écarte pas vraiment de ce personnage récurrent en incarnant Tonto, le Commanche un peu loufoque sur les bords qui va prêter main forte au Lone Ranger pour arrêter tueurs, malfrats et hommes de pouvoir corrompus dans l’Amérique du Far-West. Mais ce qui change c’est qu’il n’est pas le protagoniste, du moins pas le seul, et que le duo qu’il forme avec Armie Hammer se nourrit d’une certaine dynamique, où le sérieux de Hammer est contrebalancé par l’humour apporté par Depp, qui devient finalement sidekick à vocation comique.

Le duo d’acteurs n’est pas la seule chose recommandable du film, au demeurant, puisque celui-ci s’avère, contre toute attente, un film d’aventures plaisant. Et à y regarder de plus près, il ne faut pas trop s’étonner de l’accueil froid réservé au film aux États-Unis, tant « Lone Ranger » s’escrime à dénoncer les forfaits perpétrés par les ancêtres, qui des militaires aux bureaucrates en passant par à peu près tout le monde, ont construit la société par le sang, l’oppression et la corruption. Hum… le portrait n’est pas franchement flatteur. Attention à ne pas non plus trop prendre « Lone Ranger » au sérieux, car il s’agit bien d’un divertissement pur, pas toujours bien calé niveau rythme, n’exploitant pas autant que possible tous les personnages, mais un divertissement bien huilé tout de même, presque à l’ancienne si ce n’est ce budget pharaonique qui à l’écran ne semblait pourtant pas nécessaire.

Décidément, après « Prince of Persia », « John Carter » et quelques autres, je crois que j’aime bien les films d’aventures hollywoodiens qui ont été boudés chez eux. Ils sont rarement parfaits, souvent boursouflés, mais insufflés d’un vrai sens de l’aventure. J’espère que le coach des Miami Heats est rentré chez lui sans être parvenu à recruter Armie Hammer. Je préfère le voir sur grand écran.

jeudi 6 juin 2013

« Sugar Man », de l’écran à la scène

Il y a un film que je me suis contenté, à mon grand regret, de mentionner dans mon Top 10 de 2012, un film dont il est temps de parler plus longuement. « Sugar Man » de Malik Bendjelloul. Si j’ai été peu disert sur le documentaire récompensé d’un Oscar en février dernier, je n’en ai pas moins recommandé le film à chaque être humain que j’ai croisé depuis Noël. Le film, je l’ai découvert quelques jours après sa sortie, alors qu’il ne passait encore que dans deux salles à Paris et même pas autant en province. A Paris, c’était l’UGC Ciné Cité Les Halles et le Saint-Germain-des-Prés qui ont programmé les premiers « Sugar Man ». Et à l’heure où les films sortent par douze, quinze ou vingt chaque mercredi, où l’offre est énorme et où le turnover est rapide dans les salles, « Sugar Man » s’est révélé être le phénomène de 2013.

C’est bien simple, le Saint-Germain-des-Prés, l’un des derniers cinémas de Paris à écran unique proposant un film par semaine, a gardé « Sugar Man » à l’affiche depuis Noël 2012 jusqu’au mardi 21 mai 2013. Cinq mois complets au cours desquels la salle art & essai parisienne aura uniquement projeté le documentaire. Pendant ce temps, le bouche-à-oreille a fait son œuvre, faisant de « Sugar Man » LE film incontournable de l’année, gagnant de semaine en semaine quelques salles de plus, et affichant une stabilité sans égale au box-office français, affichant peu ou prou 10.000 entrées par semaine pendant cinq mois sans jamais fléchir. Un miracle joliment orchestré par son distributeur (ARP Sélection), et un miracle finalement à la hauteur de celui conté par le film.

Le miracle, c’est l’histoire de Sixto Rodriguez, qui à l’aube des années 70 semblait promis à une grande carrière musicale. Mais après deux albums ne se vendant pas, c’en fut vite fini de ses espoirs de carrière. Retour à la case Detroit, à la vie de famille, et aux jobs dans la construction. Pendant ce temps, en Afrique du Sud, sans que lui-même le sache, ses albums se sont écoulés comme des petits pains, ses chansons devenant des hymnes anti-Apartheid, et lui, une légende. Quand, à la fin des années 90, deux sud-africains découvrirent que Rodriguez n’était pas mort et vivait en fait à Detroit, ils le convainquirent de venir en Afrique du Sud monter sur scène et découvrir sa popularité. Cette histoire, je suis obligé de la raconter un minimum (mais allez voir le film ou achetez-le en DVD, c’est une merveille, un film d’une profonde humanité) pour que vous compreniez pourquoi, au sortir de ma première vision du film au tout début 2013, lorsque j’ai appris que Rodriguez donnerait des concerts en France en juin 2013, j’ai pris ma place sans me poser de question. L’histoire de cet homme est trop extraordinaire, sa carrière avortée trop injuste, pour que la chance de le voir sur scène ne soit embrassée avec hébétude. Et la perspective de le voir sur scène m’a collé un sourire impossible à effacer.

J’ai passé les derniers mois à me dire « Je vais voir Sixto Rodriguez en concert ! », avec incrédulité. Je suis retourné voir le film, j’ai poussé la Terre entière à aller le voir elle aussi, ce succès inespéré au box-office, approchant des 200.000 entrées au compteur. J’ai écouté en boucle les deux albums de Rodriguez, je me suis imprégné de ses chansons qui aujourd’hui encore poussent ceux qui les écoutent à se demander comment diable des albums pareils ont pu ne pas trouver d’écho dans les années 70.

Et puis finalement, le jour de juin est arrivé. Dans le Zénith parisien, alors que tout le monde attendait l’arrivée sur scène de Rodriguez, l’excitation était palpable. Comme si personne ne parvenait à croire que nous allions vraiment assister à un concert de l’homme. Lorsque enfin il est apparu sur scène, j’ai entendu la jeune femme derrière moi qui répétait, presque incrédule « Oh ça y est, oh mince, oh il est là, oh il va vraiment chanter, il est vraiment là, vivant ». L’effet « Sugar Man » battait son plein. Le documentaire de Bendjelloul a rendu l’existence de Rodriguez quasi mythique, et chacun d’entre nous, ce soir-là autant que la veille ou le lendemain, savions que c’était pour ainsi dire le concert d’une vie, même si le comble faisait que la plupart d’entre nous n’avions pas entendu parler de Rodriguez un an plus tôt. Mais « Sugar Man », le film, a décuplé les sensations entourant la musique de Rodriguez, et nous nous sommes donc trouvés hébétés à l’idée que nous allions vivre un concert de lui.

Pourtant il a fallu d’entrée de jeu se rendre à l’évidence. Rodriguez n’est plus le jeune homme qui chante si parfaitement les chansons apparaissant sur ses deux albums. C’est un vieil homme qui a passé les soixante-dix printemps, un vieil homme qui n’a jamais été une star, a fait relativement peu de concert à l’échelle de sa vie, un vieil homme qui a passé plus de temps à détruire et construire des maisons pour vivre qu’à remplir des salles de concert, un vieil homme presque aveugle ayant besoin de quelqu’un pour le guider jusqu’à son micro, un vieil homme dont la voix n’a plus la force de la jeunesse, un vieil homme dont les doigts ne parviennent plus à gratter la guitare avec autant de dextérité qu’avant. Un vieil homme fatigué dont le corps n’est pas habitué et n’a de toute façon plus vraiment l’âge de faire une tournée internationale.

Et donc après un premier quart d’heure de concert solide, générant l’enthousiasme parmi les milliers de spectateurs si heureux d’entendre le splendide « Crucify your mind », la fatigue de Rodriguez s’est fait ressentir. La voix a commencé à dérailler, les cordes de la guitare se sont mises à pleurer, et les spectateurs dont je faisais partie ont commencé à comprendre que le Sixto Rodriguez dont ils ont rêvé grâce à « Sugar Man » n’était plus. Pourtant les milliers que nous étions ont continué à l’encourager, à l’applaudir, à le féliciter, à acclamer les premiers accords de « Sugar Man » ou « I wonder ».

Parce que finalement l’important n’était pas l’imperfection du concert. Sixto Rodriguez n’est plus le grand musicien qu’il aurait pu (dû) être. Musicalement, le concert n’était certainement pas à la hauteur. Mais au fond, malgré la pointe de déception, le spectateur a gardé le sourire, et une belle part d’émerveillement. Parce que nous étions venus voir Sixto Rodriguez. Nous étions venus voir un homme passé à côté de sa carrière des décennies durant. Nous étions venus voir un artiste qui n’a longtemps pu vivre de son art, une belle personne dont l’insuccès nous avait semblé injuste, qui avait rêvé de donner des concerts à des foules reprenant ses chansons avec lui. Nous étions venus voir un homme dont l’apogée de la carrière était aussi le crépuscule, et nous étions finalement heureux d’être là pour y assister, et de lui laisser profiter de cette gloire bourgeonnante offerte par le film, cette gloire qu’il aurait dû connaître quarante ans plus tôt.

Alors oui, si cela avait été n’importe quel autre artiste sur scène, le public aurait certainement sifflé, et nombre d’entre nous seraient sûrement partis au bout de 20 minutes. Mais pas pour Rodriguez. Nous avons écouté, nous avons grimacé, mais le sourire est resté, et si nous n’avons pas vécu un grand concert, nous avons vécu un grand moment.

lundi 20 mai 2013

"L'ultimatum des trois mercenaires", attention rareté !


Parfois les ressorties de vieux films me mettent face à mes lacunes cinématographiques. En ce moment je suis dans une spirale qui me fait revenir continuellement dans le Quartier Latin pour profiter au maximum des ressorties en version restaurée de classiques du cinéma américain. Certains classiques sont surtout des raretés et des films méconnus plus que de véritables classiques et… Bon je le dis, je le chuchote… non allez je le dis tout haut, autant assumer les lacunes jusqu’au bout. Jusqu’à ce que j’aperçoive ici ou là dans la presse des articles pour mentionner la ressortie du film, je crois bien n’avoir jamais entendu parler de « L’ultimatum des trois mercenaires » de Robert Aldrich.

J’en entends certains ricaner et dire « Oh le mec il connaissait pas… », j’en entends d’autres murmurer « L’ultimatum de quoi ? ». Non, désolé, je n’étais pas familier du film d’Aldrich, mais les quelques lignes aperçues dans Libé et Les Inrocks ont éveillé ma curiosité, et lorsqu’il s’est agi de trouver un film dans le quartier pour enchaîner avec « Une place au soleil » de George Stevens qui était sur mes tablettes, « L’ultimatum des trois mercenaires » s’est donc contre toute attente imposé à moi.

Je n’étais manifestement pas le seul dans la salle à ne pas vraiment savoir à quoi m’attendre et à avoir lu le synopsis du film en patientant sur le trottoir que Le Champo nous ouvre ses portes. Le film était projeté dans la salle du sous-sol, celle avec les petites loupiottes au plafond qui font penser à un ciel étoilé, façon Grand Rex miniature. Assis juste derrière moi, deux mecs, plus ou moins mon âge, e mettent vite à glousser lorsque le film commence. Dès le générique d’ouverture en fait, et régulièrement – pour ne pas dire continuellement – au cours des dix ou quinze minutes suivantes.

Pour ceux qui comme moi il y a quelques jours ne sont pas familiers du film de Robert Aldrich, une mise en place est requise. Réalisé à la fin des années 70, le film est un suspense dans lequel des militaires renégats, dont un général incarné par Burt Lancaster, s’introduisent sur une base secrète américaine où sont stockés neuf missiles nucléaires. Ils en prennent le contrôle et avisent les autorités qu’ils n’hésiteront pas à appuyer sur le bouton si leurs exigences, quelques millions de dollars et la publication d’un rapport confidentiel sur la Guerre du Vietnam, ne sont pas écoutées et appliquées.

Vous imaginez donc bien que les gloussements répétés de mes voisins du rang derrière ont pu paraître incongrus, voire agaçants. M’est avis qu’ils n’avaient jamais vu un film des années 70 (réalisé avec les moyens du bord, le bureau ovale de la Maison Blanche reconstitué dans un studio allemand), et la direction artistique de l’époque que cela implique, forcément différentes d’un film tourné en 2013. Heureusement les rieurs en ont eu marre de rire et ne s’imaginaient pas le faire pendant les 2h25 que dure le film, et ont donc pris la tangente. Ouf.

La version proposée en ce moment dans les salles est en fait inédite dans les salles françaises, l’échec au box-office américain du film à sa sortie en 1977 ayant poussé le studio à l’époque à opérer un charcutage en règle du film, qui s’est retrouvé amputé de près d’une heure pour expurger au maximum l’aspect politique et resserrer le montage vers le film de casse plutôt que sur la diatribe politique. Il aura donc fallu attendre 2013 pour qu’enfin « L’ultimatum des trois mercenaires » voit son ambition et son audace restaurées, et Burt Lancaster, Charles Durning, Richard Widmark, Joseph Cotten et Melvyn Douglas replonger pendant 2h30 dans ce qui fut l’un des tout derniers films de Robert Aldrich. Un suspense haletant doublé d’un discours politique acerbe et explosif qui en fait un exemple remarquable de divertissement intelligent. Et si vous ne jurez que par les films de Michael Bay, sachez que « The Rock » (oui oui, Sean Connery et Nicolas Cage à Alcatraz) doit beaucoup au film d’Aldrich. Jetez-y un œil, vous verrez, c’est flagrant.

lundi 6 mai 2013

Où David Lean refait son apparition dans les cinémas parisiens, et devant mes yeux patients


Dans un coin de mon être, les tambours continuent de résonner. Il me suffit, des mois après la projection de « Lawrence d’Arabie » à la Cinémathèque Française, de fermer les yeux, et la musique de Maurice Jarre accompagne toujours mon écran noir intégré. La magie de ces quatre heures dans le désert avec Peter O’Toole ne s’est pas éteinte. Je peux encore en récolter l’essence en faisant le vide autour de moi.

Les semaines, les mois ont passé, et voici que David Lean et son cinéma fait pour le grand écran ont de nouveau les honneurs des cinémas parisiens. Tout du moins de l’un d’entre eux, le bien caché Action Christine, dont la localisation discrète, dans cette rue Christine où les rares passants sont presque tous cinéphiles, n’empêche pas les amateurs de vieux cinéma américain de se montrer en nombre lorsqu’il s’agit de découvrir ou redécouvrir un classique restauré comme c’est le cas en ce moment. Le cinéma organise un cycle d’incontournables en version restaurée, où « African Queen » et « Sur les quais », que j’ai déjà par le passé vus chacun sur grand écran, côtoient deux films de David Lean, le fameux « Lawrence d’Arabie » et « Le pont de la rivière Kwai ». Si l’évocation du premier me ramènera pour le reste de mes jours à ce soir de novembre 2012 dans la salle Langlois de la cinémathèque, le second fait partie de ces films découverts un après-midi de vacances adolescentes où j’étais probablement scotché à la télé. Et depuis, rien.

« Le pont de la rivière Kwai » n’était jusqu’ici qu’un souvenir télévisuel de l’enfance et rien d’autre. Il ne pouvait en être autrement pour « Lawrence d’Arabie », cette magnifique version restaurée était destinée à ressortir en salles (même si j’imaginais mieux qu’une poignée de séances par semaines à l’Action Christine), et je nourrissais ce mince espoir que peut-être, une salle en profiterait pour passer d’autres films de Lean qu’il me restait à découvrir sur grand écran. L’Action Christine a donc exaucé mon vœu, et je me suis retrouvé un dimanche après-midi à emprunter la calme rue Christine que je n’avais pas traversée depuis bien longtemps, trop longtemps.

Je fus bien heureux de découvrir que je ne suis pas le seul à penser que seule la salle de cinéma rend justice aux films épiques de David Lean. Je fis montre de patience lorsque la petite vieille devant moi se trompa dans l’ordre du chèque qu’elle rédigeait pour acheter un nouveau carnet de places. Il fallait recommencer avec une fébrilité extrême qui inquiéta la caissière, proposant à la grand-mère cinéphile de rédiger le chèque pour elle, une proposition accueillie avec un grand sourire par la septua… disons même octogénaire. Mais cette épreuve ne m’empêcha pas de descendre l’escalier et d’entrer dans la familière salle pour aller directement m’asseoir au quatrième rang où je trouvai un intrus nommé Nyal qui squattait ma place mais à côté duquel j’acceptai de bonne grâce de m’installer.

William Holden et sa gouaille, Alec Guinness et sa baguette de leader, la jungle birmane, ces soldats sifflant en rythme cet air mémorable entré depuis bien longtemps dans l’imaginaire collectif. « Le pont de la rivière Kwai » n’a pas la grandeur de ce que sera « Lawrence d’Arabie » quelques années plus tard, mais il cache sous son trompeur aspect de film d’aventures (si tant est qu’un film sur un camp de prisonnier puisse être considéré comme tel) un discours fort et amer sur l’orgueil humain. Aaah, ces films hollywoodiens à l’ampleur et l’ambition disparues... Mais si l’on ne produit plus vraiment de tels films à Hollywood, il nous reste heureusement les salles obscures parisiennes pour nous replonger en 1942, 1957, 1962 ou 1976, pour voyager dans l’histoire du cinéma sans avoir à dénicher de DeLorean.
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