jeudi 11 octobre 2012

Quelques notes de musique déjà entendues ailleurs…


Je me souviens de cette scène de « Kick-Ass » dans laquelle Nicolas Cage est retenu prisonnier et où sa fille Hit Girl doit le délivrer. Séquence intense dans l’obscurité où poignent le danger et la mort. La musique est là pour accentuer les sensations, une musique à la puissance sans équivoque. Cette musique, ce n’était point une composition de la bande originale, mais l’un des thèmes du beau Sunshine de Danny Boyle, composé par John Murphy. Aussi intense que fut la séquence, et aussi grande que fut la partition de Murphy, la juxtaposition de cette bande originale d’un autre film sur « Kick-Ass » m’avait presque semblé déplacée.

Cette gêne, je l’ai de nouveau ressentie en salles en découvrant « Quelques heures de printemps » de Stéphane Brizé. Dès la première scène du film. Vincent Lindon est assis dans un train et regarde le paysage défiler, les yeux dans le vague. Une douce musique se fait alors entendre, une musique qui me fait étrangement penser à une bande originale que je vénère, celle de « L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford », le magnifique western crépusculaire d’Andrew Dominik. Était-ce une simple ressemblance ? Cela semblait plus que cela, mais le doute étant permis, j’ai mis cette pensée de côté. D’autant que plus en avant dans le film, le mouvement revient et est dès lors identifié comme le thème principal du film de Stéphane Brizé. Non, ça ne pouvait décemment pas être la musique de Nick Cave et Warren Ellis… Placer un morceau, à la limite, mais en faire le thème principal de son film, ce serait tout de même gonflé…

Pourtant il a fallu se rendre à l’évidence, car le doute s’est dissipé avant la fin du film lorsqu’un autre morceau de la bande originale de « L’assassinat de Jesse James » s’est fait entendre. La suspicion était donc fondée, la jolie musique que l’on entendait depuis le début de « Quelques heures de printemps » était bien celle de Cave et Ellis, semble-t-il très légèrement réarrangée. Lorsque le générique de fin a commencé, la mention « Musique composée par Nick Cave et Warren Ellis » est apparue sans vergogne, comme si les deux compères avaient spécialement écrit la musique pour le film. Plus loin au cours du générique, en prêtant un œil attentif, il fut tout de même possible de lire que les quatre mouvements entendus étaient extraits de la bande originale du long-métrage réalisé par Andrew Dominik.

Dans l’absolu, impossible de reprocher à Stéphane Brizé d’avoir été conquis par la musique de Nick Cave et Warren Ellis. La bande originale du western fait partie de ce qui s’est composé de plus beau pour le grand écran dans les années 2000. Mais le problème ne se pose pas en ces termes-là. Le problème, c’est qu’une telle situation touche non seulement à l’intégrité d’une œuvre (quoi que cela se fasse certainement avec l’accord du « copié »), mais elle joue avec l’appropriation que le spectateur a déjà pu se faire de la dite œuvre.

C’est une question qu’il est déjà possible de se poser avec des chansons que des films se sont approprié et qu’ils ont rendues iconiques et immédiatement identifiables à un univers cinématographique précis. « The Sound of Silence » de Simon & Garfunkel par exemple, qui est issu de la culture populaire mais qui a été si parfaitement utilisé dans « Le Lauréat » qu’il est impossible, pour qui a vu le film, d’entendre la chanson sans immédiatement l’associer au film de Mike Nichols, et revoir Dustin Hoffman assis au fond du bus après être allé "voler" Katharine Ross à l'église . Ça n’a pas empêché Zack Snyder de placer le titre de Simon & Garfunkel dans « Watchmen », mais ce film est un tel bordel musical qu’il n’y avait de toute façon aucune chance que l’on distingue véritablement la chanson. L’effet que pourrait produire une telle chanson iconique dans un autre film que « Le Lauréat » est forcément amoindri par le poids de son aîné.

Mais une chanson, c’est bien sûr différent (à moins qu’elle ait été spécialement composée pour le film) de l’orchestration musicale d’une bande originale, qui pour le coup est une partie intégrante de l’ADN du film qu’elle illustre. Elle a été pensée, écrite, composée pour être en adéquation avec un film. Le spectateur s’est déjà empli de cet univers musical, et s’est potentiellement déjà laissé envoûter par lui. Replacer cet univers pensé pour un autre film dans son propre film, c’est non seulement appauvrir l’œuvre que l’on réalise - en n’essayant pas de lui trouver un son unique - mais c’est également arracher le spectateur à la possibilité de se plonger dans ce nouveau film, emporté que l’on peut être par le souvenir du précédent. Bien sûr tout le monde n’a pas vu « L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ». Et bien sûr aussi que tous ceux qui l’ont vu ne gardent pas forcément en mémoire la musique du film. Mais si c’est le cas, entendre cette douce musique en long en large et en travers dans le film d’un autre laisse un goût amer et donne au spectateur un sentiment de malaise et d’inachevé. Les images et les mots ont beau être ceux d’une œuvre nouvelle, la petite musique intérieure qui s’en dégage n’est que la pâle copie d’une autre expérience cinématographique. Eut-ce été la bande originale d’un nanar sans nom passé inaperçu, à la limite, mais pour ce qui est du film d’Andrew Dominik, film majeur des dernières années, justement salué et récompensé, le raccourci musical a bien du mal à passer inaperçu.

Stéphane Brizé aura beau me demander ce que j’ai pensé de son film (la formule est rhétorique, mon avis lui importe certainement peu), je pourrais très bien lui dire que « Quelques heures de printemps » est plutôt réussi, parfois fort, parfois touchant avec un beau duo Vincent Lindon / Hélène Vincent (même si la fin est un peu tire-larmes), mais dans le souvenir que j’en garderai pour les années à venir, ce que j’ai véritablement pensé du film s’estompera et n’aura au bout du compte pas vraiment d’importance. Car « Quelques heures de printemps » restera comme le film qui a malencontreusement emprunté la musique de « L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » (sans toutefois emprunter son plus bel élément, « Song for Bob »)…

7 commentaires:

Michael a dit…

La première fois que je me suis dit ça, c'est devant le film "Sauf le respect que je vous dois" qui utilisait le morceau "Sacrifice" de Lisa Gerrard dans une très longue séquence au milieu du film.
Pour moi, ce morceau était complètement associé au film "The Insider" de Michael Mann qui l'utilisait comme son thème principal.
Mais du coup, ça a été l'occasion de me rendre compte que le morceau n'avait pas été composé spécialement pour le film. C'était une récupération au milieu de morceaux originaux - un peu comme avait fait Yann Tiersen et JP Jeunet pour Amelie Poulain.

Dans le même registre et plus dans l'esprit de ce que tu décris, il y avait aussi Martin Scorsese qui empruntait le Thème de Camille du Mépris comme thème principal de Casino.

David Tredler a dit…

Oui de tels exemples il y en a pas mal. Le sentiment qui s'en dégage en tant que spectateur est toujours étrange.

Phil Siné a dit…

oh, mais tu me rappelles que je m'étais demandé, en voyant le nom de nick cave au générique, comment cela était possible, pensant vraiment qu'il avait composé la musique de ce film français... (et pas terrible de mon point de vue)
et là tu m'apprends que c'était un emprunt... mais ça fait encore plus baisser le niveau du film dans mon esprit !

David Tredler a dit…

Effectivement ça rabaisse tout de suite l'image que l'on peut avoir du film...

selenie a dit…

J'ai adoré "Quelques heures de printemps", pour moi le meilleur film de l'année... D'ailleurs d'ici 2-3 jours un dossier complet sur Stéphane Brizé et sa filmo sera en ligne chez moi dont un interview exclusif !

David Tredler a dit…

Comme quoi les avis divergent sur ce film !

Arnaud Trouvé a dit…

Cette utilisation de la musique de Warren Ellis & Nick Cave m'a complètement sorti du film. L'utiliser à ce point, alors que le film Jesse James est assez récent, est une manoeuvre risquée.

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