mardi 16 novembre 2010

Deux p’tits derniers avant la clôture : Elbowroom et Earth’s Women au FFCF 2010

Quand on est cinéphile et qu’on fréquente les salles parisiennes, les choix cornéliens sont une habitude hebdomadaire. Il n’y a décidément pas assez de jours dans une semaine pour voir tous les films que l’on voudrait voir, et c’est encore plus vrai lors d’une manifestation comme le Festival Franco-Coréen du Film où l’on voudrait voir tous les films programmés.

Lundi soir, il me fallait ainsi choisir entre voir le dernier film de la sélection 2010 à n’être pas encore passé devant mes yeux et le KOFA Classique Quit your life qui me faisait terriblement envie après les coups de tatanes jubilatoires vécus samedi avec Returned Single-legged Man. Mais avant de me décider, quoi que je décide, je devais voir Elbowroom. Et ce n’est pas sans crainte que j’ai posé mes fesses devant ce drame prenant pour cadre un établissement pour personnes handicapées et pour héroïne Soo-hee, l’une des pensionnaires ayant à subir les abus physiques et psychologiques du personnel. Car si Lee Chang Dong s’est magnifiquement emparé d’un tel personnage pour son Oasis, le sujet est clairement casse-gueule et a une nette tendance à plonger ses spectateurs dans un état dépressifs.

Le début du film m’a d’ailleurs conforté dans mes doutes de pré-projection. Tout est brut dans le film de Ham Kyoung-Rock, et je me suis vu partir dans une spirale de noirceur à laquelle je ne me voyais pas m’accrocher. Je n’ai rien contre la noirceur, au contraire, mais celle-ci montrant des sévices sur des handicapés, je n’en avais pas envie. Pourtant à ma grande surprise, plus le film avançait, plus je m’y accrochais. L’austérité se fissure peu à peu pour laisser transparaître des émotions. Surtout, l’actrice principale, au cœur du film qu’elle porte de bout en bout, aimante la caméra et avec elle l’attention du spectateur. Le sujet, grave, profond est d’une banalité terriblement fascinante. De la peur des premiers instants nait finalement un film dur et beau.

Mais tout beau qu’il soit, Elbowroom confirme une nette tendance de la sélection 2010 du FFCF à un cinéma sombre, mélancolique et social qui aura laissé peu de place à la légèreté et à l’humour. Bien sûr Crazy Lee et les KOFA FFCF Classiques auront pu remplir ce rôle, mais il semblait tout de même manquer de rupture de ton dans les films sélectionnés pour la compétition, contrairement à une édition 2009 où les films n’étaient peut-être pas d’une qualité supérieure mais offraient tout de même une plus grande diversité de genre, à l’image de Rough Cut, Viva ! Love ou Norwegian Woods, lorsque cette année, sortis des documentaires sociaux et des drames dopés au spleen, il n’y avait pas grand-chose.

C’est pour cela qu’après Elbowroom, j’ai finalement opté pour Earth’s women plutôt que pour Quit your life. Je m’étais juré de voir tous les films en compétition, et celui-ci était le dernier qui me manquait. Je voulais m’assurer qu’il n’y avait décidément pas de comédie cette année parmi la sélection du FFCF.
Évidemment, c’est dans ces moments-là qu’un film arrive pour contredire les conclusions de fin de festival, et que je me mets donc à rire. Eh oui, Earth’s women a beau être un documentaire social lui aussi (encore), mais ça n’empêche pas sa réalisatrice Kwon Woo-Jung de nous faire rire. Pour son deuxième long-métrage, Kwon a suivi pendant un an et demi trois femmes ayant choisi, après leurs études près de deux décennies plus tôt, de s’installer à la campagne et de devenir agricultrices. Si Earth’s Women n’est certainement pas le documentaire le plus abouti cinématographiquement, avec une structure et une approche plus classique que les autres documentaires, le film n’en est pas moins un triple portrait de femmes sachant se montrer savoureux.

La réalisatrice se penche sur leur passé, leur arrivée à la campagne des années plus tôt, leur adaptation, et le rôle que chacune d’elle joue aujourd’hui au sein de leur communauté. L’humour surgit constamment dans la première partie du film, avant de mettre en avant les luttes sociales et l’émotion d’une des femmes devenant brutalement veuve. Peut-être aurais-je moins apprécié Earth’s women si je l’avais vu en début de festival. Mais après tous ces films sombres et amers (tout en étant bons, voire très bons pour certains d’entre eux) qui ont composé les longs-métrages de la sélection 2010 du FFCF, cette petite bouffée d’air campagnarde m’a fait le plus grand bien. C’est bon, je suis prêt pour la clôture !

Ah oui, et pour ceux qui ont compté et se disent que non, je n'ai pas vu tous les films de la sélection puisqu'ils n'ont vu nulle part trace d'un avis sur Sakwa, rassurez-vous, c'est juste que le film ne m'a pas inspiré le moins du monde l'envie d'écrire dessus. Ce faux triangle amoureux pas vraiment mauvais mais invraisemblablement long m'a laissé totalement insensible et mortellement ennuyé, à un degré tel que je ne voulais pas écrire la moindre ligne dessus. Et bien sûr maintenant c'est raté, voilà que je me suis mis à écrire dessus. Tant pis !

lundi 15 novembre 2010

Un dimanche au Festival Franco-Coréen du Film 2010

Lorsque le FFCF s’étalait sur deux semaines, enchaîner trois ou quatre films dans la même journée n’était pas nécessaire. Cette année, c’est mission impossible de tout voir si l’on refuse de faire journée pleine sur journée pleine. On bouffe de la pellicule (bon en l’occurrence, plutôt de la betacam, mais l’idée est la même) du début d’après-midi à l’entame de la nuit, et malgré la fatigue, malgré la future nostalgie d’un festival qui aura filé trop vite, malgré la malbouffe ingurgitée, c’est du bonheur.

Mais il y a des soirs - surtout les dimanches lorsqu’il faut se lever tôt le lendemain pour aller bosser - il y a des soirs - c’est ça de faire son fier à tenir son blog seul quand tant d’autres sont rédigés à plusieurs mains (un gros clin d'oeil) - il y a des soirs (mais je vais y arriver bon sang !) où multiplier les billets pour rendre compte de tout ce qui a été vu dans la journée est totalement déraisonnable. Et ce dimanche fut une de ces journées dantesques qu’il serait trop dommage de ne pas décrire dans son intégralité. Alors voilà, tout le monde se met en place, on éteint sa clope, on colle le biberon à bébé pour être tranquille, on vérifie que le boss est pas dans le coin si on est au boulot... c’est bon, tout est prêt ? Allez c’est partie pour le récit d’une dimanche au Festival Franco-Coréen du Film 2010.

12h55. Les portes (de bois ?) de l'Action Christine ne sont pas encore ouvertes, mais le duo de Made in Asie est lui aussi prêt pour faire son marathon FFCF en ma compagnie. Le premier film au programme est Taebaek, Land of Embers. J’ai entendu le directeur artistique du festival, Yoo Dong-Suk, dire le plus grand bien de ce documentaire s’attachant à une petite ville minière dont l’énergie due à l’activité charbonnière n’est qu’un souvenir chancelant de plus en plus lointain. Après un premier quart d’heure à deux doigts de me mortifier, se contentant de filmer en silence les tunnels et les paysages miniers, le film de Kim Young-Jo s’éveille enfin, se penchant sur l’histoire de Taebaek, sur les gens qui peuplent la région, sur les souvenirs, les doutes, les craintes. Un regard sans fioriture, osant parfois de longues séquences silencieuses où l’on suit un homme marchant à travers la ville, ou une vieille femme faisant de même. Dans ces moments-là, mes lourdes paupières n’ont pu résister à se fermer pour recharger les batteries. A noter que l’année dernière, le précédent documentaire de Kim Young-Jo, le très intime Portrait de famille, faisait partie de la sélection 2009 du FFCF.

14h20. Sortis de la salle 1, plus d’1h30 nous sépare de la Masterclass de Ryoo Seung-Wan inscrite dans mon planning. Du coup, je me glisse à la suite des amis de MIA dans la salle 2 pour attraper en cours de route le programme 1 de Courts-métrages, commencé à 14h. Il reste trois courts-métrages, ce qui justifie amplement de s’installer en salle plutôt que d’aller glander dans la rue. Après la gentille histoire d’une fillette de cm2 tombant amoureuse d’une petite danseuse du même âge, Feel so Good, deux courts pour le moins étranges se succèdent. L’éthéré At 3pm de Kim Ji-Gon, balade soporifique dans différents quartiers urbains, et particulièrement dans la cabine de projection d'un cinéma. Retirez la mention « étrange » pour celui-là, il était juste gonflant. En revanche, Tongro mérite assurément la mention. Le film semble d’abord nous emmener vers du fantastique inquiétant, avec trois jeunes gens mettant la main sur des bébêtes mystérieuses, mais finalement l’attente suscitée s’évanouit, le réalisateur Lee Tae-an n’exploitant finalement aucune des possibilités posées par son idée de départ. Au lieu d’aller nous titiller, le film vient juste nous décevoir. Bouh.

15h35. A la sortie du programme de courts, un type qui était déjà présent à la séance précédente pour Taebaek m’alpague en révélant qu’il m’a grillé en train de m'endormir devant le documentaire ouvrier. J’avoue, « Oui, je fermais les yeux, mais je ne dormais pas ! ». L’anecdote va me poursuivre tout l’après-midi.

16h et des poussières. Quelques dizaines de spectateurs s’installent pour la Masterclass dispensée par Ryoo Seung-Wan, dont j’ai vu deux films dans les jours précédents au FFCF. Charles Tesson joue au chef d’orchestre et Yoo Dong-Suk au traducteur pour l’occasion. Les classiques questions d’un Tesson que l’on découvre totalement unaware de la carrière du cinéaste coréen lancent Ryoo dans de longues tirades où il nous révèle ses premiers souvenirs de cinéma (Bruce Lee et Jackie Chan en force !), ses premiers émois cinéphiles (John Ford), et ses débuts professionnels au côté de Park Chan-Wook après avoir dévoré les critiques écrites par ce dernier, critiques qui ont forgé son goût pour la série B. Parsemée de quelques bugs techniques, la Masterclass s’est ponctuée d’extraits de films commentés (No blood no tears, Arahan et Crying Fist). Sympa le Ryoo Seung-Wan.

18h. A peine sortis qu’on retourne dans la salle 1 ! De nouveau pour un documentaire donnant dans le social. Après la mine, direction Before the full moon et son usine de Ssangyong Motors où, à l’été 2009, les employés se sont dressés 77 jours durant contre leur direction pour tenter d’empêcher des licenciements en masse. Le film a beau être parcouru d’une voix-off didactique un peu trop lénifiante et journalistique, le sujet est explosif, et les images des assauts policiers pour tenter d’enrayer la grève sont édifiantes. L’émotion est palpable dans la salle. Avant la projection, des ouvriers coréens sont venus faire un discours. Ceux-ci luttent également à leur manière contre leur (ex) employeur, le français Valéo. Depuis des mois, ils viennent régulièrement en France manifester devant le siège social de l’entreprise française, dans le 17ème arrondissement parisien, pour tenter de se faire entendre et ne pas se laisser mettre à la porte sans l’égard économique et financier qui leur est dû. Courage les gars, on est avec vous !

19h30. Avant d’aller voir Vegetarian à 21h30, un rendez-vous à 20h30 avec des amis qui eux sont allés voir Ha Ha Ha à 18h30 m’empêche d’aller voir le programme 2 de courts-métrages dans son intégralité. Mais rien ne m’empêche d’aller voir les deux premiers courts et de sortir discrètement après. Il y a du monde dans la salle, étonnant pour un programme de courts. Lorsqu’il est annoncé que le réalisateur français (Yann Kerloc’h) du film Ballad of a thin man est présent pour la projection de son court avec toute l’équipe de son film, tout s’explique. Dommage, son court sera le dernier projeté, et je ne serai plus en salle lorsqu’il passera. D’autant que les deux courts vus, Shall we take a walk et Indra’s net, sont peu mémorables.

20h30. En attendant que mes amis sortent de Ha Ha Ha, je discute avec un membre du staff du festival, qui me reconnaît de la soirée d’ouverture, lorsque je ne l’avais pas lâché pour savoir si mon amie pourrait finalement acheter une place pour entrer en salle elle aussi. Ce dimanche, on discute des films que j’ai vus dans la journée, et lorsque je lui dit que j’ai vu Taebaek, il me révèle qu’il habitait là-bas lorsqu’il était jeune enfant. « Dans une autre vie » me dit-il avec le sourire. Puis la conversation dérive vers Hong Sang-Soo. Oui j’ai vu ses films lui dis-je. Non je ne savais pas que Hong y disait tout haut ce que les hommes coréens pensent tout bas. « Je peux pas voir un de ses films avec mon père ou ma mère, ça me fait rougir » me révèle-t-il. J’adore le staff du FFCF.

21h30. Les premiers spectateurs de la salle 1 sortent enfin, ceux qui ont pu voir les courts métrages 2 dans leur ensemble. Mes camarades de Made in Asie sont parmi les premiers à sortir. « Alors ! Ils étaient comment les courts que j’ai ratés ? ». Rien qu’à leur tête, les mots étaient inutiles. Et chaque spectateur que je connais sortant de la salle me fait bien comprendre que je n’ai rien raté en zappant Ballad of a thin man, qui semble avoir fait l’unanimité dans le mauvais sens. Mais celui-là, je laisserai ceux qui l’ont vu en parler.

22h. C’est avec près de trente minutes de retard que l’on s’engage enfin dans Vegetarian, le premier long-métrage de Im Woo-Seong. Dans les escaliers menant à la salle, je tombe sur celui qui m’avait surpris les yeux fermés devant Taebaek plusieurs heures plus tôt, qui ne peut s’empêcher de ressortir une petite blague, profitant de l’heure tardive pour laisser entendre que je vais m’écrouler. Je lui assure pourtant du contraire. Et s’il s’avère effectivement que non, je n’ai pas eu besoin de recharger les batteries devant le dernier film de la journée, je n’en suis pas pour autant sorti conquis. Malgré quelques beaux passages, ce récit d’une femme persuadée qu’elle peut devenir plante et exerçant une puissante fascination sur son beau-frère appuie parfois trop lourdement sur ses effets (mes oreilles souffrent encore de la musique grandiloquente…). Sundance a peut-être été conquis, je suis plus sceptique.

Minuit. Notre long dimanche à l’Action Christine s’achève. Il avait commencé avec les portes du cinéma qui s’ouvraient, il se conclue avec ces mêmes portes refermant pour quelques heures les deux salles du 6ème arrondissement parisien. Que je retrouverai dès le lendemain.

dimanche 14 novembre 2010

Returned single-legged man ! Quand le titre trompe mais le film éclate !

L’une des sections les plus appréciées des amateurs de cinéma coréen se déplaçant avec fidélité au Festival Franco-Coréen du Film, c’est le KOFA-FFCF Classiques. Une programmation de film d’archives autour d’un thème ou d’un genre commun. L’an passé, le festival nous avait régalés avec des films de propagande. Pour l’édition 2010, ils ne semblent pas s’y être trompés non plus en choisissant de nous introduire à quelques raretés du cinéma d’action coréen des années 70.

Samedi après-midi, rendez-vous était donc pris en salle 1 de l’Action Christine pour découvrir Returned single-legged man réalisé par Lee Doo Yong en 1974. Attention cependant. Ceux qui pensent trouver là les aventures vengeresses d’un guerrier unijambiste seront déçus, car le film n’a à l’évidence pas été choisi pour refléter ce que l’on trouve dans le film. Non, le héros ne marche pas sur une seule jambe. Ni aucun second rôle. Personne n’a de jambe en moins, écrasée, coupée, tranchée, explosée ou que sais-je encore, de la première à la dernière minute du film. Oui je vous entends huer d’ici « Bouuuuuuh, publicité mensongère, remboursez nos billets ! ». Du calme du calme. Certes les coups de tatane ne sont pas prodigués par un unijambiste dans Returned single-legged man. Mais cela n’empêche pas le film de Lee Doo-Yong d’être un moment d’éclate total, et c’est déjà le plus important, non ?

A défaut de guerrier unijambiste, le héros du film est un tigre. Du moins se fait-il appelé Le Tigre. Coréen, il est le fils adoptif d’un puissant malfrat chinois de Harbin (les sinophiles sauront placer la ville sur une carte au nord-est de la Chine) qui fut un temps une véritable terreur pour ceux qui croisaient son chemin. Mais Le Tigre, alias Yong-Cheol, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il passe désormais son temps à écumer les bars en vagabondant. Cependant lorsqu’il apprend que la femme qu’il aime, qu’il avait dû quitter parce que ses activités au sein de la Mafia de Harbin avait conduit à la mort de son beau-frère, a dû épouser de force un vilain japonais du nom de Yamamoto qui a pris le contrôle de la ville, Le Tigre se refait une santé et s’apprête à montrer l’étendue des qualités de son taekwondo.

Returned single-legged man a la saveur des films désuets. On s’y rend pour le plaisir d’un film d’une époque passée où les standards de coolitude au cinéma n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. En résulte un film d’action devenant avec le recul comédie pour notre plus grand plaisir. Les dialogues surannés et le jeu des acteurs outranciers sont une constante tout au long du film. Et si on ne peut qu’admirer l’agilité du Tigre, qui nous fait une sacrée démonstration de ses capacités à distribuer des coups de pieds d’une amplitude proprement hallucinante, le plaisir du film tient également (surtout ?) dans ses petits détails de la mort qui tuent. Cette petite moustache ornant les lèvres du Tigre. La facilité avec laquelle il prend des poses « sexy » en toutes circonstances. Ses courses qui ne se montrent pas tout le temps très masculines.

Mais s’il y a une chose à retenir de Returned single-legged man, une séquence d’anthologie qui rende le film inoubliable, c’est le combat entre notre héros et son futur beau-frère dans un flash-back jouissif. Les deux s’affrontent car le futur beauf refuse la main de sa sœur au Tigre, qui va donc l’affronter à mort. Bien sûr finalement, le beauf acceptera de changer d’avis devant la force de persuasion et l’agilité du Tigre, mais avant cela, leur combat se montrera absolument délicieux. Oui bien sûr, il y a l’échange de coups de tatanes, les sauts 10 mètres et l’endurance légendaires de ce type de combat, mais ce qui rend celui-ci particulièrement bon, c’est une séquence de combat aquatique. Oui, vous avez bien lu, les deux hommes s’affrontent sous l’eau. Mais comment, vous demandez-vous ?!

Le réalisateur, ingénieux, a mis au point une technique redoutable. Lorsque les deux adversaires se renversent dans une rivière adjacente à leur combat, ils se retrouvent immergés… Mais toujours combattifs. La caméra reste focalisée sur la rivière, tandis que le bruit caractéristique des coups dispensés se fait entendre « Pif ! Paf Bam ! », sans que l’on voit les adversaires. Seule la rivière est filmée, et la caméra se déplace sur elle, comme si elle suivait les déplacements des deux guerriers sous l’eau. Puis au bout de quelques dizaines de secondes de ce combat aquatique invisible, les deux hommes s’éjectent de la rivière et se retrouvent sur le sable.

La séquence est plutôt hallucinante et parfaitement hilarante. Bien sûr le film tire trop en longueur, comme souvent pour ce genre d’œuvre dont le style est quelque peu tombé en désuétude et dont la saveur ne tient pas forcément sur la longueur. Mais cette séquence sous-marine entièrement filmée sur la terre ferme rend Returned single-legged man, le film sans unijambiste malgré le titre, immortel.

samedi 13 novembre 2010

Deux films pour confirmer la bonne santé du Festival Franco-Coréen du Film

Alors que le Festival Franco-Coréen du Film bat son plein, je ne peux que d’ores et déjà constater quelque chose que nul festivalier ne pourra renier : l’édition 2010 est en forme. Je parle de films bien entendu, de films qui jusqu’ici, malgré une ou deux déceptions, se montrent de belle qualité, de meilleure qualité qu’en 2009. Preuve en a encore été faite vendredi, quatrième jour de la manifestation. D’abord avec Crying Fist dont je vous ai parlé plus tôt, ensuite avec deux films de la sélection, dont un en particulier a comblé mes attentes de spectateurs.

Mais contrairement au bouche-à-oreille, ce film n’est pas A light sleep. Non, le premier long-métrage de Yim Seong-Chan n’est pas un mauvais film, il est même plutôt intéressant. Mais on m’en avait dit tant de bien depuis sa première projection mercredi que je m’attendais à voir LE film essentiel de la compétition de longs, alors que ce titre venait d’être emporté quelques minutes plus tôt à mes yeux par un film dont je parlerai un peu plus bas.

A light sleep suit les pas de Yeo-Lin, une lycéenne solitaire qui s’occupe seule de sa petite sœur depuis le décès de leurs parents. A la fois taciturne et enjouée, Yeo-Lin repousse sans conviction les avances de Joo-go, au grand dam d’une de ses camarades de classe qui elle se pâme d’amour pour lui. Les petites histoires de cœurs lycéennes sont loin d’être ce qu’il y a de plus intéressant dans ce délicat film. J’irai même jusqu’à dire que ce qui rend le film bancal, c’est justement ce sentimentalisme pas déplaisant mais mal maîtrisé scénaristiquement. Le film bénéficie d’une belle déconstruction narrative, zigzaguant entre les jours, mais autant le portrait de jeune fille qui se dessine au long du récit tient bien la route, notamment grâce à la délicatesse de la jeune comédienne Choi Ah-Jin, autant les trous laissés par l’errance narrative plombent par certains aspects le film.

Le point d’orgue de cette déception est la scène flash-back épilogue qui tombe comme un cheveu dans la soupe, loin d’être nécessaire et même cohérente. Mais la légèreté globale de l’œuvre, parcourant le film avec douceur, le rend tout de même charmant, à défaut d’être indispensable.

Pour moi la vraie révélation de la journée fut Oishi Man. Peut-être parce que je n’en avais pas entendu parler depuis deux jours contrairement à A light sleep, mais certainement aussi parce que le film déborde d’une poésie cinématographique qui m’a enchanté.
Le film suit les déambulations de Hyun-Suk, ex-futur musicien à succès qui, ayant appris que ses problèmes d’oreille mettaient un terme à sa carrière, part dans le froid japonais d’Hokkaido, où il ne connaît personne, où le froid fait régner le silence, et où il ne parle pas la langue. Là-bas, il s’installe quelques jours dans une pension tenue par une japonaise un peu excentrique, Megumi.

Oishi Man est de ces films dont j’ai du mal à exprimer les qualités, car celles-ci ne sont pas quantifiables ou clairement identifiables. C’est un cinéma du ressenti, et c’est ce trait qui cristallise les émotions devant le film de Kim Jeong-Jung. Le décor enneigé d’Hokkaido joue un rôle déterminant dans le film, il ne s’agit pas d’un simple décor, c’est un personnage à part entière, dialoguant presque avec les personnages.

Le froid, les sons, la musique qui parcourent Oishi Man en font un cocon cinématographique, une bulle d’oxygène dans laquelle on vit en décalé, à un rythme ralenti. Ce soin extrême étonne tant que dans les premiers moments du film, j’avais la sensation qu’il pouvait basculer dans le thriller. Mais heureusement non. Le film se contente merveilleusement d’être une errance poétique et bucolique d’un être cherchant à se sortir de ses doutes et à se régénérer, parcouru au passage de jolis moments de comédie dans les confrontations linguistiques et culturelles entre le coréen mutique et la japonaise iconoclaste.
Inattendu, posé, réfléchi, délicat, Oishi Man est une belle révélation du Festival.

Ryoo Seung-Wan à l'honneur avec humour et style au FFCF 2010

L'an dernier, le Festival Franco-Coréen du Film avait invité le peu intéressant Lee Myung Se comme cinéaste à l’honneur. Les films que j’avais déjà vus de lui m’avaient peu impressionné, et les trois que j’avais découverts au FFCF 2009 m’avaient confirmé que le cinéma du réalisateur coréen n’était pas du tout compatible avec mes goûts cinématographiques. Forcément, je guettais avec curiosité et inquiétude le nom de celui qui lui succéderait au cours de cette édition 2010. Lorsque ce fut Ryoo Seung Wan qui fut annoncé, la satisfaction domina les autres sentiments, car je n’avais vu qu’un film du metteur en scène jusqu’ici (je sais, je sais, vous allez me dire « Mais la plupart existent en DVD en France ! »).

La crainte n’était tout de même pas loin derrière la satisfaction, car le seul film vu jusqu’ici était Die Bad, vu il y a quatre ans à Paris Cinéma, qui m’avait laissé froid. Ce premier long-métrage (en fait plusieurs sketches assemblés) est par ailleurs l’un des films retenus par le FFCF… peut-être lui aurais-je laissé une seconde chance si le programme du festival avait été moins chargé, mais ma priorité a été mise sur les deux autres œuvres de Ryoo Seung-Wan présentées.

La première est arrivée jeudi soir après avoir souffert devant The Room Nearby, et le spectacle que m’a offert Crazy Lee – Agent secret coréen correspondait parfaitement à ce dont j’avais besoin en tant que spectateur ce soir-là. Une bouffée d’air purement délirante aux effets salvateurs dans le contexte post-mauvais film. Pourtant dans les premières minutes du film, j’ai douté. J’entendais les coréennes rire à gorges déployées derrière moi pendant que je me demandais ce qu’il y avait de si drôle dans une des scènes d’ouverture.
Crazy Lee suit une mission de Dachimawa Lee, le plus grand agent secret coréen, adulé des hommes et désiré des femmes, sous l’occupation japonaise des années 40. L’agent Lee doit mettre la main sur un Bouddha en Or renfermant une liste que convoitent des comploteurs japonais, chinois, et même coréens renégats. Voilà le point de départ, prétexte à une parodie absurde et jouissive d’un cinéma local qu’il n’est pas nécessaire de connaître pour se régaler (je ne connais pas les films parodiés, et cela ne m’a pas empêché de rire !).

La fameuse séquence qui au début du film me laissait perplexe voyait les comploteurs réunis, coréens, chinois, japonais, pour mettre au point leur plan. Les coréennes riaient tellement dans la salle que j’avais du mal à prêter attention à ce qui se disait et comment cela se disait… Puis en tendant mieux l’oreille et en faisant abstraction des rires, j’entendis mieux les chinois et les japonais parler… et ceux-ci parlaient en réalité coréen. Ils dialoguaient en prenant des accents chinois ou japonais ultra appuyés, mais en coréen. Sur le coup c’est désarçonnant, mais une fois qu’on a assimilé le trait d’humour, c’est irrésistible, et l’on se délecte des accents traînants et chuintants des coréens parlant chinois (en coréen).

Le film est à l’image de ce type d’humour, moqueur et irrésistible. Tout y contribue. La musique qui consiste parfois en des standards occidentaux modernes réorchestrés, les scènes d’action étirées jusqu’à l’absurde, et bien sûr Dachimawa Lee lui-même, interprété par un acteur au physique plus que banal, Im Won-Hee. Mais ce standard n’a pas lieu d’être dans ce monde où Dachimawa Lee est un sex-symbol ultime qui fait tomber les plus belles filles de Corée. Aaaaaah qu’il fait bon s’aventurer en Mandchourie sur grand écran avec Dachimawa Lee… Ryoo Seung-Wan est remonté dans mon estime en un film.

Et dès le lendemain vendredi, un second film me confirmait que le cinéaste coréen est bien de ceux à surveiller. J’aurais aimé voir Crying Fist plus tôt. J’aurais aimé le voir il y a cinq ans, après qu’il fut présenté au Festival de Cannes 2005, à la Quinzaine des Réalisateurs. La plupart des films passant par une des sections de la Croisette sortent dans les mois qui suivent dans les salles obscures françaises, mais le film de Ryoo Seung Wan n’a jamais eu cette chance, ou plutôt c’est nous, spectateurs français, qui n’avons jamais eu cette chance.

C’est donc avec plaisir que je venais découvrir Crying Fist sur grand écran. Le film suit les destins parallèles de Gang Tae-Shik et Yoo Sang-Hwan. Le premier est un ancien champion de boxe qui a passé la quarantaine et vient de se faire viré par sa femme. Il se retrouve à vivre dans une cabane sur le toit d’un immeuble et vivote en tant que punching-bag humain, se laissant boxer par les passants dans la rue contre 10,000 wons. Yoo Sang-Hwan est lui une petite frappe de 19 ans commettant méfait sur méfait et finissant en prison, où il va commencer à monter sur le ring.

Si j’ai un moment pensé que les chemins des deux protagonistes allaient rapidement se croiser, je me suis finalement ravisé. Il apparaît finalement assez clairement que ces deux hommes ne pourront se croiser que sur un ring lors du climax du film. Cette rencontre tant attendue n’en est rendue que plus forte, et elle permet au film de tisser en profondeur les portraits de ces deux hommes. Ryoo Seung-Wan a beau être un réalisateur connu pour son cinéma d’action, Crying Fist l’affirme pourtant comme un cinéaste capable de laisser l’action de côté pour composer un drame humain et social fort.

Le portrait croisé de Tae-Shik et Sang-Hwan fonctionne car il n’y a pas d’opposition, il n’y a pas de jugement de valeurs les distinguant. Les deux hommes sont mis sur un pied d’égalité, et le réalisateur les aime tous deux, et nous les fait aimer tous deux. Malgré leur différence d’âge, leurs vies sont observées dans ce qu’elles ont de commun. Dans leurs luttes, leurs adversités, leurs pertes, leurs amitiés, leurs souffrances, et leurs victoires, aussi infimes soient-elles. Crying Fist plait car il ne s’arrête pas à un film sur la boxe et les boxeurs. Il ne s’arrête pas à raconter l’histoire d’hommes combattant sur le ring et en dehors, contre les préjugés et les injustices. Il ne s’arrête pas à des problèmes de familles dysfonctionnelles. Crying Fist parvient à s’attacher à tout cela, avec patience et style. Il permet à Choi Min-Sik de livrer une belle performance de vieux boxeur blessé prêt à rallumer la flamme une dernière fois. Les plus belles scènes du film le lient à un restaurateur mutique qui le prend en amitié. Ryoo Seung-Beom, le jeune chien fou, en fait parfois un peu trop, mais sa présence à l’écran est indéniable.

Il y a trois jours, je n’avais vu qu’un film de Ryoo Seung-Wan, un film que j’avais préféré oublier. Aujourd’hui, avec deux bons films de plus au compteur, ma perception du cinéaste coréen a changé. Il serait peut-être temps que je me penche sur les DVD de ses autres longs-métrages…

vendredi 12 novembre 2010

FFCF 2010 : D'une douce musique au cris hystériques

Festival Franco-Coréen du Film 2010, troisième jour. Mon rythme de croisière semble tout trouvé, m’engouffrant de nouveau à trois reprises dans les salles de l’Action Christine en ce jeudi 11 novembre. Et comme hier, le programme a permis de jongler entre les genres : documentaire musical, drame social et comédie parodique étaient au rendez-vous.

Le premier film de la journée, en fin d’après-midi, attirait des amateurs de rock indé coréen. Sogyumo Acacia Band’s story suit un groupe coréen que peut de mélomanes européens doivent connaître. Personnellement avant de découvrir le film dans le programme du FFCF 2010, je n’en avais jamais entendu parler. Et il apparait assez rapidement qu’apprécier ou non la musique du groupe importe peu, la qualité du documentaire étant bel et bien cinématographique.

Les premières minutes du film présentent un groupe sympathique ressemblant à une bande de potes jouant leur musique dans la joie et la bonne humeur. C’est bon enfant, et on se dit que l’on est parti pour un petit portrait de musiciens sympatoche. Et puis le scénario du film s’affine et s’affirme. Les répétitions et les concerts dans la bonne humeur laissent peu à peu la place à quelque chose de plus réaliste et amer. Tout d’abord les déboires de musiciens ayant du mal à vivre de leur musique. Ils ont trente ans mais ne touchent que quelques centaines d’euros par mois pour vivre, certains vivent encore chez leurs parents, et les incertitudes quant à leur avenir et leur potentiel semblent les hanter.

Le documentaire s’éloigne déjà de ces films ayant pour ligne de faire l’apologie de la liberté artistique et du « C’est bon de faire du rock sans rendre de compte à personne ». En fait de documentaire musical se dessine en filigrane un constat social en toile de fonds. Mais le film ne s’arrête pas là, et creuse encore plus. Peut-être n’étais-ce pas le but à la base, car qui peut savoir comment le sujet de son fil narratif, en documentaire, va évoluer ? Toujours est-il que peu à peu, c’est le mal-être au sein du groupe qui passe au premier plan dans Sogyumo Acacia Band’s story. Les incompatibilités de caractères, les conflits d’ego, les envies et rêves qui divergent…

Ce groupe qui nous semblait sympa, uni et prenant plaisir à jouer ensemble sa musique, révèle alors ses failles. Et à travers ce portrait, c’est une aventure humaine fascinante qui prend forme. Ce n’est plus seulement une histoire de musique, c’est aussi une histoire humaine qui se dessine, au-delà du genre dans lequel on navigue ici. C’est une belle évolution qu’offre le film, ne se reposant jamais, montrant toujours plus, collant au plus près des hommes et femmes qu’il dépeint.
Sur le plan musical, c’est également une belle occasion de découvrir l’œuvre de Sogyumo Acacia Band, des chansons un brin naïves mais pleines de charme. Un beau documentaire, maîtrisé et révélateur.

Beau et maîtrisé ne sont en revanche pas des termes que j’emploierais pour définir The Room Nearby, le premier long-métrage de Goh Tae-Jeong, et second film que je voyais jeudi. Confus me semble tout à fait approprié pour commencer. Résumer le film m’apparaît ardu, ce qui en soi n’est pas une mauvaise chose, pourrait-on se dire. Un film difficile à définir, c’est un film qui a du caractère. Pourtant dans le cas de The room nearby, il ne s’agit pas de cela. La raison en est plus triviale, à savoir que j’ai ramé par moment pendant le film pour bien comprendre tous les tenants et les aboutissants. Pour comprendre les relations entre certains personnages, pour comprendre le passé de chacun.

La protagoniste du film, Eon-Joo, n’est pas satisfaite de sa vie. Elle cherche un appartement pour quitter ce logement minuscule dans lequel elle vit. Elle cherche à s’affirmer dans son travail, professeur à domicile, à travers lequel elle doit faire du porte à porte pour trouver des élèves. Quant à sa vie amoureuse, elle ne sait pas quoi faire de son ami d’enfance qui lui court gentiment après mais qui n’a pas une situation sociale mieux lotie qu’elle. Eon-Joo galère, lorsqu’un jour elle pénètre dans une grande demeure ouverte dans laquelle vit une ajuma veuve et chef d’entreprise, enfermée dans sa solitude depuis le décès de son enfant des années plus tôt.

Il y avait matière à faire quelque chose de bien, probablement, avec ce cadre posé. Le désir de faire un film social est clair, et par bien des aspects The room nearby parvient au moins à pointer du doigts les disparités sociales contemporaines ainsi que cette solitude humaine qui touche indubitablement la société, quelle que soit notre situation sociale. En cela on ne peut que saluer Goh Tae-Jeong.
Malheureusement le long-métrage déraille. Peut-être est-ce dû à ce que le film avait été pensé à la base pour être un thriller, comme nous l’a indiqué Pierre Ricadat, qui a présenté le film en préambule. Peut-être. Toujours est-il que le film s’enfonce peu à peu dans une confusion de plus en plus profonde, informant peu le spectateur sur ce qui s’est joué dans le passé et résultant ainsi souvent d’une sensation de n’importe quoi capable de virer à l’hystérie.

Le caractère des personnages repose en grande partie sur des évènements passés qui ne sont qu’effleurés, et bien souvent les personnages semblent donc s’agiter dans le vide. Leurs caractères virent de bord d’une séquence à l’autre sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, et au cours du dernier acte, la fatigue s’empare du film. Devant toute cette agitation incohérente, j’ai été déconnecté, et My friend and his wife, un film présenté l’année dernière au FFCF 2009 m’est revenu à l’esprit. Un film qui souffrait du même mal, celui de nous pousser à ressentir de l’antipathie pour ses personnages, malgré leur misère, malgré leurs souffrances, tout ce que l’on veut, c’est les quitter au plus vite.

Après un tel film, sombre, moite et agaçant, un besoin de fraîcheur s’est emparé de moi. Ca tombe bien, le troisième film de la journée allait m’offrir exactement cela… (à suivre !)

jeudi 11 novembre 2010

My Dear Enemy n'est pas passé par la case régime au FFCF 2010

Mercredi soir se jouait le seul film de la compétition longs-métrages du Festival Franco-Coréen du Film 2010 dont j’avais entendu parler. My dear enemy. Et apparemment je n’étais pas le seul, car la salle 1 de l’Action Christine affichait un beau taux de remplissage pour l’occasion. Cela fait plaisir après avoir côtoyé une quinzaine de spectateurs tout au plus lors des deux séances précédentes. Il faut dire que le film compte en son rang deux des plus grandes stars du cinéma coréen actuel, Jeon Do Yeon et Ha Jeong Woo, soit en plus deux comédiens qui sont bien connus des spectateurs français. La première n’a rien moins que remporté le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 2007 pour Secret Sunshine de Lee Chang Dong et était encore à l’affiche il y a deux mois de The Housemaid.

Ha Jeong-Woo, quant à lui, s’est distingué sur les écrans français chez Kim Ki Duk (Dream et Souffle) et surtout chez Na Hong Jin, dans le remarquable The Chaser (le tueur, c’était lui). Le succès gigantesque du sympathique Take Off l’année dernière en a fait une star incontestable en Corée du Sud. On ne peut donc s’étonner que la projection de My Dear Enemy mercredi soir ait été tant courue par le public parisien. Passé la joie de voir le quatrième film de Lee Yoon-Ki sur grand écran, il m’a pourtant bien fallu redescendre sur Terre et faire le constat de ce qu’est My dear enemy : un film malade. Il souffre d’un mal qui pourtant n’était pas incurable et aurait pu être traité avec efficacité si son créateur avait constaté les symptômes qui lui sont à l’évidence passé sous le nez.

Cette maladie c’est la longueur. My dear enemy dure plus de deux heures quand il aurait dû, aurait pu ne durer qu’1h40. C’est dommage car il ne s’agit vraiment pas là d’un mauvais film. Celui-ci fourmille au contraire de qualités, mais celles-ci sont noyées dans le surplus. Lee Yoon-Ki n’a pas osé tailler dans le gras sur la table de montage, et en faisant cela il a plus ou moins gâché son bon film.
Revenons un peu en arrière. Hee-su et Byung-woon ont vécu ensemble. Mais voilà un an que le jeune homme a pris la tangente après avoir emprunté 3 millions de wons à sa compagne. Alors en ce samedi, Hee-su a décidé de venir réclamer son dû à Byung-Woon qui, fauché, va faire le tour de la ville pour emprunter par-ci par-là des sommes d’argent à des proches et des moins proches (uniquement des femmes) pour rembourser Hee-su, laquelle est bien décidée à coller aux basques de son ex tant qu’il ne lui aura pas rendu jusqu’au dernier centime.

L’idée n’est pas mauvaise, d’autant que My dear enemy offre bien plus que ce qu’un tel synopsis pourrait apporter dans nombre de films. La première des qualités de l’œuvre est la finesse de la relation dépeinte entre les deux protagonistes. Lee Yoon-Ki a la bonne idée de ne pas dévoiler ses personnages d’un seul coup. Il les peint par petites touches, elle rigide et triste, lui bon enfant et conciliant. Ces masques que le cinéaste leur donne ne restent pas figés, sans pour autant changer de couleur d’une scène à l’autre. Il les affine sans les bouleverser. Elle a de bonnes raisons de se fermer, mais semble capable de s’ouvrir. Il a beau être séducteur et positif, l’ombre du doute passe sur lui, à travers les personnages que l’on croise en route et qui portent un regard attendrissant mais triste sur Byung-Woon.

L’autre belle qualité du film, c’est sa propension à utiliser sa structure de road-movie urbain et de confrontation permanente pour dresser un portrait de la société coréenne. Le machisme latent (Byung-Woon a beau avoir disparu avec l’argent de Hee-su un an plus tôt, on lui reproche à elle d’avoir prêté de l’argent et de se montrer si déterminée), le rapport de force inégal dans le mariage (une scène en restaurant avec un couple d’amis ), l’importance de l’honneur quelle que soit sa condition (une femme élevant seule sa fille avec difficulté préférant prêter de l’argent précieux plutôt que de passer pour quelqu’un qui ne tient pas ses promesses)… Les différentes étapes du voyage aux quatre coins de Seoul est l’occasion pour le réalisateur de poser le doigt sur des caractéristiques singulières de la société.

Quel dommage. Quel dommage que le film s’étende sur plus de deux heures. Quel dommage qu’il s’encombre de séquences répétitives ou peu essentielles qui empêchent My dear enemy de trouver un tempo, une rythmique loin des ralentissements et coups de mou qui l’émaillent. Quel dommage que ces impressions de balade jazzy et avertie dans les rues de Seoul ne durent jamais assez à cause de scènes s’intercalant avec pour effet de plomber la cohérence de l’œuvre. Le film est bien écrit, la mise en scène collant au réalisme de la ville ne souffre pas de défaut, et le personnage masculin principal est remarquablement peint. Mais il y a un manque cruel de lucidité sur le montage.
Bien sûr il y a eu quelques problèmes techniques qui ont accompagné la projection, n’aidant pas à se plonger pleinement dans le film, avec des sous-titres souvent mal synchronisés et créant parfois trop de luminosité dans la salle (et je ne vous parle même pas de l’italien assis derrière moi m’ayant amplement labouré le dos avec ses jambes sans comprendre pourquoi je me tournais tout le temps vers lui…). Mais le vrai problème n’était pas là.

Quel dommage. My dear enemy aurait pu être un film brillant dont on n’aurait perçu que la finesse, le trouble, la joie et la vie qui s’en dégage. Sa santé resplendissante aurait certainement rayonné sur le Festival Franco-Coréen du Film. Mais le diagnostique arrive trop tard, et le film restera malade à jamais.

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